De passage à Paris, j'ai voulu mettre au point un manuscrit pour occuper les stagiaires des maisons d'éditions qui me plaisent. Le titre de ce manuscrit n'étonnera pas les habitués de ce blog : La précarité du sage. Plutôt que d'en envoyer des copies par la poste, je suis allé frapper à leur porte personnellement. Chez Allia, je me suis retrouvé dans un bureau rempli de jolies filles. Celle qui vient me voir ne sait trop que faire de mon manuscrit. "C'est nous qui nous en occupons?" demande-t-elle à ses collègues, qui disent oui.
"Bon, alors oui. Donnez votre manuscrit. Il y a une lettre avec vos coordonnées ? Oui, alors très bien, on va le classer - enfin, on va le lire aussi - et on vous donnera une réponse... heu..."
Je remercie et m'en vais. Ces filles étaient positivement adorables et probablement des stagiaires non payées, ou payées à coups de lance-pierres. L'industrie de l'édition est dans une telle crise, je crois, que sa stratégie, collectivement, est d'habiter dans des locaux très chers, au centre de Paris, et de prendre des stagiaires à tour de bras. Des étudiantes en "métiers du livre", ou en "médiation culturelle", ou en "lettres" tout simplement, que l'on peut faire travailler des mois entiers sans débourser un sou.
Les éditeurs que j'ai choisi pour ce rapide passage : Allia, P.O.L., Actes-Sud et Verdier. Pour la qualité de leur ligne de publication, et parce que je me sens proche de plusieurs de leurs auteurs.
Ils accueillent le sage précaire avec gentillesse et lassitude. Ils le couvent d'un regard poli qui cherche à lui éviter à la fois toute peine et tout espoir, la réussite dans l'écriture étant d'autant plus improbable, de nos jours, que tout le monde sait écrire, ou presque. Par définition, un auteur qui entre dans l'industrie de l'édition, met le pied dans un système de concurrence universelle : tout le monde est à même de produire un récit, un essai, une réflexion, un recueil de poèmes, de souvenirs, ou des textes quelconques. Alors que tout le monde n'est pas capable de faire une chanson, de tenir une guitare, de créer un jeu vidéo ou de monter une entreprise.
Le sage précaire, encore une fois, s'accommode d'un monde où la réussite est quasiment impossible. Ecrire pour le plaisir, gratuitement, et trouver son bonheur dans l'amateurisme enthousiaste, voilà la voie de l'ambition moderne.