Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Ella Maillart est une femme suisse qui, dans les années trente, a fait un fabuleux voyage à travers la Chine, jusqu’aux « oasis interdites » de l’actuel Xinjiang, que l’on appelait à cette époque le Turkestan chinois. Cette femme est une aventurière, donc nécessairement une personne fascinante, et son livre, Oasis interdites, se lit comme un roman, comme on a coutume de le dire. Mais est-elle un grand écrivain ? Ou même un écrivain tout court ? C’est un problème épineux que pose Nicolas Bouvier, en le résolvant tout de suite.
Dans la préface d’Oasis interdites, Nicolas Bouvier écrit : « On a souvent plus de profit à lire les voyageurs qui écrivent que les écrivains qui voyagent. » Il implique donc qu’Ella Maillart est une voyageuse, mais pas un écrivain. En ceci, son livre vaut encore plus d’être lu, puisqu’il sera plus proche du réel, des choses vues. Elle ne nous ennuiera pas avec son imagination, ou sa recherche de style, elle ira au plus efficace.
Il y aurait donc deux types de livres de voyage.
1- Ceux des écrivains qui voyagent : Châteaubriant, Hugo, Stendhal, Claudel, Gide, Taine, Gauthier, enfin tout ceux qui auraient été connus sans avoir fait de récit de voyage.
2- Ceux des voyageurs qui écrivent : Marco Polo, Bougainvillier, David-Neel, Maillart, Etienne et tous les explorateurs qui n’écrivent que pour faire connaître leurs expéditions et les régions découvertes.
Mais lui-même, Bouvier, dans quelle catégorie se classe-t-il ? Quand on le lit, on ne peut le classer dans aucune de ces catégories. Sa vie serait impensable sans l’écriture et sans le voyage. L’un prolonge l’autre, renforce l’autre, remplace ou alterne avec l’autre. Il y a du talent et de la créativité dans les modalités du voyage, de même qu’il y a du risque, de la peur et de l’aventure dans le processus d’écriture. Les voyages et l’écriture lui ont apporté leurs joies et leurs maladies propres. Le voyage lui a fait perdre ses dents, l’écriture l’a envoyé en clinique psychiatrique. Match nul, direz-vous ? Mais ce n’était pas un match, il n’y avait pas de rivalité, c’était pour lui les deux versants d’une même activité.
Force est de reconnaître que pour lui, on doive parler d’une troisième classe, qu’on nommera temporairement, et défaut d’autre chose, celle des « écrivains voyageurs ». On y trouve des écrivains à part dont je rêve de définir le style : Bouvier et Rolin en sont pour moi les illustrations parfaites et indépassables.