Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
L’homme précaire se baigne dans le lac des Nuages Pourpres. Il sait qu’il va être viré, très bientôt. Il n’est même pas certain qu’on lui annoncera la mauvaise nouvelle. Il doit se tenir prêt à l’éventualité où la porte de son bureau ne s’ouvrira pas.
Cela ne produit jamais un doux sentiment que de se savoir indésirable. Cela demande des techniques de pensée ad hoc pour dépasser l’aspect déprimant de la chose, et y percevoir au fond une ouverture exaltante vers une nouvelle aventure.
La baignade dans le lac des Nuages Pourpres est un remède efficace contre les idées noires, surtout en ce début de printemps où l’eau est très fraîche. L’homme précaire sent sa peau se rétracter. Il a de l’eau jusqu’au sexe et les Chinois, sur la berge, le regardent. S’il recule, ils vont se foutre de lui comme la dernière fois, sauf que la dernière fois c’était en décembre et les seuls nageurs étaient les vieux habitués, les retraités qui chantent et qui crient au bord du lac tous les jours de l’année.
Déjà qu’il se sent diminué du fait d’être poussé vers la sortie par son administration, l’homme précaire n’aura pas la force morale de supporter les commentaires sarcastiques des Chinois dont il entendra des effluves (« … étranger… eau froide… pas bien courageux, l’étranger… »). Il jette son pauvre corps dans l’onde et le froid brûle sa peau. Il lui faut plus de trente secondes de brasses vigoureuses pour se réchauffer. Très vite, même avant de se sentir physiquement bien, l’homme oublie sa précarité, son passé et son avenir, pour être happé par les arbres en fleurs sur la rive. Ce sont des pruniers, ou des cerisiers, les fleurs sont blanches et le soleil de l’après midi les éclaire de l’intérieur. Depuis le bord du lac, on ne voit pas bien, mais depuis le lac lui-même, ces arbres flamboient comme des torches allumées.
C’est une vision rare car ces arbres sont en fleurs quelques semaines par an, pendant lesquelles l’eau est froide.