Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Depuis que Neige m’a lu les premières pages du Rêve dans le pavillon rouge, je n’ai plus envie de le lire par moi-même, mais je cherche à inviter des lectrices à prendre le thé chez moi pour qu’elle le continue à haute voix. Jusqu’à présent, mon stratagème n’a pas fonctionné.
Mais grands dieux quel roman ! Quel début, quel prologue ! Dès le premier chapitre, on comprend qu’on s'est introduit dans une œuvre à part, qu'on a mis le pied dans quelque chose d’exceptionnel. Pas étonnant qu’il ait inspiré aux Chinois un champs d’études à part, « les études Rouge » (Hong Xue), qui mêlent l’analyse littéraire, l’histoire, la géographie, la sociologie, l'économie, etc.
Il y a d’abord le style, merveilleusement traduit par Li Tche-Houa et Jacqueline Alézaïs, un style riche, exigent et fin, des phrases complexes qui varient leurs rythmes et utilisent un vocabulaire très coloré ("La rutilance du bas monde".) Un style plein d’humour aussi, quand des termes techniques du bouddhisme ou du taoïsme sont convoqués pour parler de choses ordinaires.
Et puis il y a cette incroyable façon de présenter au lecteur l’histoire qui va suivre. Je ne sais pas comment l’auteur s’y prend, mais il lui donne une origine mythique et magique tout en se mettant lui-même en scène en tant qu’auteur. Il dit qu’il va nous parler des femmes de son enfance, alors que les mots de l’histoire sont supposés avoir été gravés sur une pierre, pierre qui entretemps s’est transformée en jeune homme. Cela semble un peu flou, je suis sûr, mais c’est de ma faute. Cao Xueqin, lui, n’est pas flou du tout et réussit le tour de force de faire entrer, en quelques phrases, des éléments de mythologie chinoise, une justification personnelle à la limite de l’autofiction, un art du roman et un climat de conte philosophique. D’ailleurs, c’est un roman du dix-huitième siècle, Cao Xueqin étant mort autour de 1762, et c’est étonnamment une liberté de ton qui rapproche le prologue des grands romans de nos Lumières, Tristram Shandy de Laurence Sterne ou Jacques le Fataliste de Diderot.
On ferme le livre et on a le sentiment de toucher dans le même temps aux commencements du monde et à une écriture intime. On se dit qu’on entre dans une aventure excitante, où l’on se tiendra à égale distance des mythes fondateurs de la civilisation et de l’observation réaliste du quotidien.
Le rêve de toute écriture moderne.