Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Pour changer de sujet, je demande à la fille du nord, avec qui je bois un café, si elle est contente de sa vie en Chine.
« Oui, dit-elle, c’est un lieu fascinant pour y travailler. Surtout aujourd’hui. » La réponse ne me satisfait pas. Je me tais, car elle m’a fatigué avec ses histoires de coopérations universitaires, mais je tique sur le mot « fascinant ». Tous les anglophones l’emploient pour décrire la Chine. « Quel pays fascinant ! Vous aimez ? Oui, c’est fascinant. » J’y entends, en tendant l’oreille, le contraire du compliment qu’il est censé donner. C’est très anglais (et quand on parle anglais, on devient un peu anglais, tout Scandinave qu’on soit) cette manière de critiquer une chose en employant un mot qui peut s’entendre aussi dans un sens positif. Les anglo-saxons appellent ça les bonnes manières, nous l’hypocrisie. C’est une question de point de vue. Alors on dit fascinant car on ne peut pas dire : c’est beau, c’est agréable, c’est magnifique, c’est superbe. En revanche, on peut vouloir dire : il y a une foule incroyable, une saleté sans pareille, un bruit assourdissant, ça bouge de partout, ça dépense, ça triche, ça ramasse, ça se branche de toutes parts, ça travaille. Si c’est ce qu’on a en tête, alors c’est vrai que c’est fascinant.
Fascinant, ça peut vouloir dire tout et son contraire. Dans la bouche des anglophones, je pense que c’est une manière de dire : « Tout est très quelque chose ». C’est très dynamique, très inégal, très grand, très pollué, etc. Les Anglais sont très convenables, à chaque situation, ils trouvent le mot qui convient. Un jour, au sortir d’un film français, une Anglaise a dit : « It’s different. » Ou l’art de ne rien dire. Différent de quoi ? Nul ne sait. C’est une attitude intellectuelle proche du taoïsme, du non dire, le degré zéro du jugement. « China ? Fascinating. » Comment en dire moins, tout en restant intact, intouché par le pays le plus étonnant qui soit pour un Européen ?
Mais c’est une attitude intellectuelle qui me déplaît car elle est paresseuse. C’est trop facile de dire de la Chine qu’elle est fascinante. Je réclame des Européens qu’ils fassent des efforts et qu’ils tentent de dire autre chose, dire ce qu’ils ressentent vraiment. Essayer de comprendre au moins des fragments de la culture chinoise, y voir de la beauté, et pour cela, se laisser influencer, contaminer.