Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Lorsque je suis retourné à Nankin, j’ai posé la question à Sigismond, qui est sujet à cette manie de laisser des traces dans les livres. Son explication est très intéressante, il dit que c’est une façon pour le lecteur de s’immiscer dans le texte d’autrui, de prendre place dans la chose imprimée en opérant « une espèce de viol ». Voilà enfin une explication qui me convainc, et qui ne pouvait pas laisser indifférent le lecteur tératologique que je suis. Il y a là un certain bien fondé pathologique, et pour tout dire sexuel. Venir s’enfoncer entre les lignes, s’y lover et y répandre son encre, comme dans un viol, pour faire du livre une œuvre enceinte, grosse d’un nouveau message, d’une nouvelle écriture. D’ailleurs il se trouve que les livres de Sigismond sont très beaux, il écrit dans les marges, et partout, comme s’il faisait un calligramme infini. Ses lignes vont dans tous les sens, des paragraphes forment des blocs ou des vagues, parfois il écrit tout autour de la page comme s’il l’encadrait. Bref il fait des figures libres autour de la masse imprimée. Comme ses pattes de mouches sont illisibles, elles donnent une impression visuelle d’une langue étrangère qui croît à l’ombre du français, d’une pensée non éclose qui pousse aveuglément comme une plante grimpante sur une façade de maison. Cette dernière décore la maison, l’habille, la rend plus chaleureuse, mais elle la menace aussi. Elle peut envahir et endommager gravement la maison. Il y a de ce danger potentiel dans l’écriture scripturaire de Sigismond. Une puissance sinueuse, quelque chose de barbare, de fou, de nomade, de médiéval et d’étranger.
(Deleuze disait que le commentaire d’un livre, la critique littéraire ou philosophique, revenait à prendre un auteur par derrière et lui faire un enfant dans le dos. En espérant, ajoutait le philosophe, que cet enfant fût un monstre. Combien ne donnerais-je pas pour voir les livres de la bibliothèque de Deleuze, afin de savoir s’il commençait son œuvre entre les pages des autres, ou s’il ne se lâchait qu’au dehors ?)
Sigismond qui se demande parfois – comme nous le faisons tous – ce qu’il pourrait faire, quelle œuvre il serait à même de mener à bien, s’il pourrait réaliser son être dans la poésie, dans la traduction, dans la prose, pourrait avoir trouvé ici son style et son type de travail. Un travail à la jonction de la littérature et de l’art plastique : des œuvres non reproductibles, une écriture marginale, une réappropriation des grands classiques par un lecteur qui écrit dans les marges.