Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Sans être puriste, je suis assez attaché au sens des mots et, pour cette raison, je suis peiné qu’on dise de moi : « C’est un bavard. »
Un bavard est, normalement, quelqu’un qui parle tellement qu’il en bave. C’est dégoûtant, et il reste toujours quelque chose de ce dégoût dans le mot bavard. Or la langue française, à l’oral, n’utilise plus que ce vocable pour désigner tous ceux qui parlent beaucoup, alors qu’il y a d’autres mots, plus précis. On ne dit jamais : « C’est un orateur, c’est un conversationniste, c’est un bonimenteur, c’est un beau parleur, c’est un rhéteur, c’est un sophiste, c’est un casuiste. » Il semble que ce soit dans les banlieues qu’on reprenne un terme connoté, pour ceux qu'ils l'utilisent aujourd'hui, positivement : la tchatche. Jamel Debouze parle de sa tchatche comme d’un don artistique, il n’a pas tort.
Moi, n'est-ce pas la tchatche qui m'a conduit sur les rives de la Liffey et du Yangtse, sur les bords de la mer jaune ?
Le plus triste, dans cette affaire, c’est que traiter les gens de bavards nivelle par le bas une multiplicité de pratiques. Deux bavards ne se ressemblent pas du tout, et peuvent même être opposés. Pour ma part, j’aime parler avec des gens qui parlent aussi. S’ils n’ont pas de répondant, je me méfie d’eux. Et j’aime écouter les gens. Mais pour les écouter mieux, je parle, ainsi ils ne sentent pas écoutés comme en un interrogatoire, et ils parlent à leur tour. C’est une grosse erreur, que l’on fait habituellement, d’imaginer que les bavards s’écoutent parler, à la différence des gens discrets qui observent leurs congénères. Rien n’est moins fondé. En réalité, parler et écouter procède de la même réalité. Je connais quelques bavards qui ont des choses très fines à dire sur leur entourage, on ne les arrête plus quand ils font l’éloge d’un ami ou d’une collègue, quand ils analysent un comportement ou une œuvre d’art. Je connais tout autant de gens discrets qui n’ont rien à dire de leur entourage, et ils ne disent rien parce qu’ils n’en pensent rien, et ils n’en pensent rien parce qu’ils s’en foutent.
On imagine souvent que les gens discrets, voire timides, cachent une belle âme, une belle personnalité. C’est oublier que beaucoup d’entre eux sont timides parce qu’ils sont empêtrés dans leur ego, qu’ils n’osent pas se montrer car ils sont obnubilés par leur propre image, qu’ils ont honte d’eux-mêmes, ce qui les empêche de s’ouvrir, de s’intéresser aux autres et de communiquer avec eux, alors que la personne expansive traduit dans son comportement un amour modéré pour sa personne, une acceptation bruyante de ses propres défauts, et un amour excessif du partage.