Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Il y a deux types d’hommes, dans la vie. Ceux qui laissent les livres tranquilles, et ceux qui écrivent dans les livres, qui soulignent, qui entourent, qui mettent des signes et qui mettent des phrases autour de celles de l’auteur. Parmi cette deuxième catégorie d’hommes, il y a encore deux types. Ceux qui écrivent sur leurs propres livres et laissent vierges les livres des autres, et ceux qui gribouillent sur tous les livres qui passent entre leurs mains, que ce soit les leurs ou ceux d’autrui. Je viens de prendre une édition confortable, aérée, d’un des volumes de Montaigne et, que vois-je ? Du crayon de partout. Des caractères chinois, des mots soulignés et des commentaires en plusieurs langues. Quelqu’un est passé par là et a tenu à ce que ça se sache. Mais pourquoi grands Dieux ? Pourquoi avoir fait ça ? C’est une question que je me pose sincèrement. Mon premier sentiment est la colère. Je prends ça pour un acte de terrorisme : quelqu’un refuse de me laisser lire à ma guise, comme s’il sifflotait sur un disque de Mozart. Ma deuxième réaction est la tristesse, la détresse, je laisse le livre et le repose, vaincu par un inconnu qui ne pouvait pas me vouloir de mal. Mon troisième mouvement est d’essayer de comprendre.
Il serait facile de prendre les premières interprétations qui viennent à l’esprit, et qui sont souvent les plus basses : ces gens sont sales, ils crottent tout sur leur passage ; ou bien ils sont égoïstes, ils ne respectent pas la propriété d’autrui (ça c’est un fait, ce n’est pas une interprétation, mais passons) ; ou alors ce sont d’effroyables mégalomaniaques qui tiennent à ce que le monde entier sache qu’ils ont lu tel livre ; à moins que ce ne soit des gens qui méprisent le livre et la lecture… Tout cela ne tient pas, on sent dans ce phénomène d’écriture un amour très grand, au contraire, des livres et de la lecture. Trop grand peut-être.
Car dans cette catégorie d’hommes, le voyageur peut encore subdiviser. Il y a ceux qui n’écrivent que pour des raisons pratiques, pour traduire des mots, ou pour repérer des passages qu’ils jugent utiles à leurs recherches ; et il y a ceux qui écrivent pour s’exprimer, pour ajouter du texte au texte. Ceux-là sont les plus dérangeants, mais aussi les plus fascinants. Après avoir ravalé ma colère et surmonté ma tristesse, après m’être assuré que je ne comprenais rien, la présence de ce lecteur de Montaigne est devenue plus palpable, et j’ai cru voir en ce fantôme quelqu’un qui voulait entrer en communication. Avec qui, je ne sais pas, peut-être avec Montaigne, peut-être avec la communauté des lecteurs.
Les souillards de livres ne sont donc pas des gens malpropres, qu’on ne s’y trompe pas, ni de simples égoïstes ni des indifférents. Ils font quelque chose d’important, c’est certain, quelque chose qui a du sens pour eux et qui n’en a aucun pour moi. Mais qui sont-ils ? Lecteur, si tu écris dans les livres, dis-moi pourquoi ?