Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
La traductologie est très étudiée, dans les universités chinoises. J'ai longtemps constaté cette réalité sans me poser de question. J'ai pensé que c'était un hasard, que des chercheurs s'y étaient illustrés et que, par imitation, on les avait suivis. Puis j'ai entendu des clichés qui ont éveillé mon attention : telle ou telle chose serait intraduisible. J'ai entendu le mot plusieurs fois, ce qui est étonnant de la part de gens qui sont eux-mêmes des traducteurs. Certains mémoires de fin d'études consistent en une analyse de ce qui ne peut pas se traduire, ou de ce qui n'a pas été traduit de manière satisfaisante, dans tel ou tel roman. Le sujet est intéressant, passionnant, même. Mais sous les questions classiques de la traductologie, il y en a une autre qui se cache là-dessous. Le désir des Chinois de ne pas être compris.
Cher lecteur, attention : je me lance dans une théorie portative qui pourra tout à fait te paraître farfelue, et pour cause. Que ceux qui n'apprécient pas les théories loufoques passent de suite sur un autre blog.
C'est un réflexe psychologique typique de l'adolescence. L'adolescent dit aux adultes : « Vous ne pouvez pas comprendre. » Au moment où on se forme une identité, il est naturel qu'on se croie unique au monde, exceptionnel, hors de toute comparaison et de toute atteinte. Et l'on voit comme une violence toute tentative des autres de vous comprendre car comprendre c'est saisir, et saisir c'est maîtriser, c'est ôter une part de liberté, c'est une violence en effet. La réaction d'hostilité aux discours extérieurs sur soi est donc parfaitement normale et acceptable. On la comprend chez l'adolescent, on la comprend aussi chez certaines femmes qui ne supportent pas qu'on dise « les femmes » mais qui disent « les hommes ». On doit évidemment l'accepter des peuples qui, pour avoir été en retrait du concert des nations pendant quelque temps, se reconstruisent une identité et une fierté. C'est le cas des Chinois aujourd'hui. Ils vivent une nouvelle adolescence, malgré la profondeur de leur histoire. C'est le privilège des peuples et des nations de pouvoir renaître, rajeunir, vieillir à nouveau. Alors comme tout bon adolescent, la Chine nous dit : « Vous ne pouvez pas comprendre. » Tout discours qu'on tient sur elle lui paraît faussée, infidèle, déformée. De plus, elle a, pour se protéger des autres, une forteresse qu'elle juge imprenable : la langue. Une langue qui fait échec aux tentatives des traducteurs. D'où l'importance de la traductologie.
Un homme m'a dit un jour qu'il était impossible pour un Français de maîtriser le chinois. Il n'a pas ajouté qu'il était impossible pour un Chinois de maîtriser le français, c'est donc une forteresse univoque, unilatérale. Les gens disent souvent que c'est la langue la plus difficile du monde, que tel auteur ne peut pas être traduit. Bref, une muraille de Chine nous sépare de cette culture. Une amie m'a aussi dit que le « mystère » de la Chine venait de cette langue si difficile. Quel mystère ? Les Occidentaux ont tellement dit aux Chinois qu'ils étaient mystérieux qu'ils se sont mis à le croire. Et l'université, me semble-t-il, théorise à fond dans ce sens-là. C'est un mouvement récent (on ne pensait pas comme cela à l'époque de Lu Xun, à l'époque de Fu Lei, et toujours pas à l'époque de Mao) et dont la durée va sans doute dépendre des équilibres et déséquilibres internationaux.
J'ai connu une jeune femme en Europe qui manquait de clarté et de logique. Il lui fut reproché son inconséquence. Elle en tira une espèce de fierté ; elle me disait : « C'est moi, c'est ma personnalité, je suis incompréhensible. Même un tel [qui n'est pas la moitié d'un con] dit que personne ne peut me comprendre. »
L'âge adulte se caractérise justement par une certaine assurance qui fait qu'on n'a plus peur d'être compris. On accepte les divergences d'opinions. On considère les traductions comme des créations qui apportent du sens et qui font réfléchir sur soi, plutôt que comme de vaines tentatives d'intrusions.