Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
L'un des avantages à travailler dans une université étrangère, c'est qu'on sent mieux qu'ailleurs la manière dont un pays construit son idéologie, quels outils théoriques l'élite forge et dans quel but. On perçoit mieux combien la théorie est cruciale, sensible et influente sur la vie des gens. C'est un enjeu de pouvoir collectif, mais aussi un élément qui entre dans l'image qu'un peuple se fait de lui-même.
Par exemple, j'étais surpris d'entendre parler, ici en Chine, de Guizot. Des profs d'histoire, ou de sociologie, remettent au jour des théoriciens français ou autre, et on peut se demander pourquoi. Avec Guizot, l'intelligentsia chinoise se repaît du mot « civilisation ». Derrière ce mot, j'imagine qu'elle se contemple elle-même, mais surtout qu'elle perçoit une possibilité de se sentir différent, lointain, l'autre de l'Europe.
Aujourd'hui, être l'autre de l'Occident, c'est l'idéal. L'Occident, dans ce cas, est réduit à la colonisation, au bousillage de la nature et au dévergondage moral.
Or, (re)venir à Guizot… il serait bon d'en savoir davantage sur ce que des professeurs Chinois en retirent, alors même qu'il ne s'agit pas d'un cours d'histoire des idées françaises. Dans le premier chapitre de son Histoire générale de la civilisation en Europe depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la Révolution française (1838), il dit quand même : « Il ne faut flatter personne, pas même son pays; cependant je crois qu'on peut dire sans flatterie que la France a été le centre, le foyer de la civilisation de l'Europe. » Qu'on ne s'étonne pas si nous sommes vus, après cela, pour d'arrogants emmerdeurs. Mais ne réduisons pas Guizot à cela. Son livre ne consiste pas en un discours nationaliste.
Je n'irai pas plus loin, mais pour connaître, il faut parfois partir avec une sorte d'hypothèse, un ensemble de réponses possibles à des questions qui orientent la réflexion. Mes hypothèses à moi sont souvent bancales, je l'avoue, et c'est ce qui me les rend charmantes. Ici, je lance l'hypothèse que l'université chinoise cherche dans l'historiographie européenne de quoi justifier la centralisation de la Chine, son unité, son indivisibilité, voire sa suprématie.