Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Ce n'est pas pour me vanter, mais parmi mes étudiants, certains sont les meilleurs de Chine, donc du monde. Parfois, je me regarde dans la glace et je me dis : « Mon garçon, tu n'enseignes à rien moins que la crème de la crème. » Des étudiants modernes, à la pointe de ce que sera la classe moyenne dans cinq ou dix ans.
Or, je remarque qu'ils ont tous étudié le chinois classique, ces gamins, tous. Un jour, une fille m'a demandé si c'était obligatoire pour tous les Français d'étudier l'ancien français, et le latin. J'ai eu honte de répondre que ce n'était obligatoire que pour les étudiants de lettres. Quelle misère !
C'est alors que m'est venue une illumination. Nous ne serons de vrais Européens que lorsque nous aurons retrouvé un peu de nos racines culturelles. D'où viennent nos pensées, notre façon de penser ? Du Moyen-âge, d'Athènes et de Rome. Si nous voulons créer une citoyenneté européenne, mes amis, et nous tourner vers l'avenir, nous devons rendre obligatoire dès l'enfance l'apprentissage du latin et de l'ancien français. Et du grec. Nous devons nous rebrancher sur la Grèce classique, c'est indispensable et c'est urgent. L'Europe est affaiblie de s'être coupée de l'irradiation du miracle grec. Rebranchons-nous sur les Grecs, les immenses et merveilleux Grecs (et qu'on ne me fasse pas suer avec les présocratiques, je vous préviens, n'ayons pas peur des glorieux classiques du cinquième et du quatrième siècle avant JC.) Laissons la Grèce et l'Italie nous électriser à nouveau. Cela redorera le blason de l'Europe méditerranéenne et nous reposera un peu des Aryens sociaux démocrates et des Anglo-Saxons ultra libéraux.
Ce qui fait l'énergie de la Chine, entre autres, c'est que vous pouvez demander à n'importe qui, l'ingénieur en haute technologie, le commercial, la femme de ménage qui change vos draps à l'hôtel, ils peuvent tous vous parler de poètes qui ont vécu il y a deux mille ans. Tous peuvent vous réciter des poèmes en chinois classique, des poèmes de plus de mille ans d'âge. J'y vois quelque chose de très moderne, paradoxalement, pas du tout passéiste mais en prise direct avec ce qui fait la vraie vie.
Les Chinois veulent développer leur économie, tout le monde le sait. Ils pourraient choisir d'abandonner les choses inutiles du point de vue de la croissance : les poèmes, l'histoire, cette écriture sublime mais tellement inefficace dans le maniement de l'ordinateur. Ils n'abandonnent rien de tout cela, et c'est ce qui fait leur force.
Moi, je veux voir mes ingénieurs et mes businessmen français capables de réciter des poèmes de Villon, des extraits du Roman de la rose. Je veux voir mes députés et mes chefs d'entreprises aptes à lire quelques lignes de l'Oraison funèbre de Périclès dans la Guerre du Péloponnèse de Thucydide. J'ai l'air de faire de la provoc' mais je suis tout à fait sincère. La mondialisation se fera mal et à nos dépens si nos prétendues élites restent incultes et sans une connaissance minimale du latin et du grec.
Imagine-t-on Hu Jintao se moquer d'un seul des classiques chinois, comme Sarkozy l'a fait à propos de La princesse de Clèves ? (Et pourtant ce n'est pas du vieux français, alors qu'aurait-il dit s'il avait été question de Chrétien de Troyes ?)