Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Prenez un Chinois intelligent, cultivé, francophone et curieux. Retenez-le en Chine jusqu’à l’âge de 25 ans, puis transportez-le dans la plus belle ville du monde (Venise, New York, Paris, vous choisissez, du moment que votre choix n’est guidé par aucun mouvement chauvin.) Que se passera-t-il ? Le jeune homme sera probablement déçu. C’est presque une loi, et comment en serait-il autrement ?
Je connais un tel jeune homme. Je l’ai revu à Nankin, il y a quelques jours. Il a passé les six derniers mois à Paris pour commencer sa thèse de doctorat.
Qu’a-t-il à dire sur la France à son retour ? Il trouve que les Parisiens gaspillent les tickets de métro et se demande pourquoi la France n’a pas encore adopté le système des tickets ou des cartes électroniques. Il dit que les Français ne sont pas aussi « cultivés » qu’il le pensait (j’ai cru comprendre qu’il voulait dire « bien élevés ».) Il précise : « Et je ne parle pas que des immigrés ! »
A propos d’immigrés, il trouve que les Africaines font l’amour trop bruyamment. Parfois, gêné par les ébats de sa voisine de pallier, il sortait de son appartement et taillait une bavette avec son autre voisin de palier, Français d’origine algérienne, qui se plaignait pour sa part du racisme de ses compatriotes. Je ne sais plus s’il a parlé des crottes de chien, mais enfin voilà : la rencontre de deux cultures splendides n’a enfanté que d’observations de cet ordre.
Cela s’explique aisément : regarder une ville, ça s'apprend, ça se travaille, c’est comme apprécier des tableaux de la Renaissance, et où diable les Chinois pourraient-ils apprendre à regarder une ville ? Ils n’ont à leur disposition que d’adorables villages et des villes détruites (par les puissances étrangères, dont la France qui a su laisser une trace magnifique de pillage et de destruction barbares ; détruites ensuite par les guerres du vingtième siècle ; détruites enfin par le régime actuel qui, depuis Mao, a commis les pires dégâts urbanistiques que la Chine ait connus.) Villes détruites et en reconstruction, donc en travaux. Un goût du neuf et du kitsch, des gouvernants pour qui l’aménagement du territoire est une machine à sous, tout indique que les Chinois apprécient les villes sous le seul angle pragmatique.
Je ne parle que pour aujourd'hui. Je leur fais confiance pour retrouver dans l'avenir le sens esthétique qu’ils avaient autrefois et qui leur ont fait créer les plus grandes merveilles de l’humanité, en terme de résidences, de jardins, d’organisation des espaces privés et publiques.
Simon Leys disait que quand deux grandes civilisations se rencontraient, elles ne s’échangeaient que des bibelots, des morceaux d’étoffes, de la vaisselle, et étaient incapables de voir ce qui était omniprésent au regard et formait le génie du peuple rencontré. Les Italiens savent regarder une ville, mais devant une calligraphie chinoise, ils seraient muets et n’auraient aucune émotion. Les Chinois sont tout aussi désemparés dans une ville européenne, alors ils regardent les tickets de métro.