Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
J’ai profité de la venue de Neige chez moi pour lui demander de me faire la lecture. Je vous l’avoue tout net, moi, je me passerais très facilement de tenir des bouquins dans les mains. La lecture silencieuse et solitaire, c’est bien beau mais il arrive un jour où on en a fait le tour.
Si j’avais de l’argent, je m’offrirais les services d’une lectrice, une femme à la douce voix qui serait toujours près de moi pour lire ce que je désire au moment où je le désire. Ce serait un boulot assez astreignant pour la fille.
Dès le réveil, il lui faudrait être là, fraîche et dispose, la voix prête et non pâteuse. Il faudrait qu’elle s’endorme après moi car elle lirait jusqu’à ce que je sombre dans le sommeil ; et surtout qu’elle se lève avant moi afin que certains matins, ce soit le son de sa voix qui me réveille. Vous imaginez le bonheur que ce serait ? Bien sûr, elle rattraperait son sommeil à d’autres moments de la journée.
Cette fille devra aussi savoir faire preuve d’initiative et proposer des lectures auxquelles je n’avais pas pensé. Elle n’aurait pas besoin d’avoir une culture très étendue, des lectures hasardeuses feraient l’affaire. En revanche, elle devra être d’une grande intelligence et d’une grande tendresse.
C’est un désir de célibataire, me disent les gens. Ce n’est pas faux, mais je crois qu’il s’agit là d’une forme de domesticité que je pourrais partager avec mon épouse, si j’en avais une. Je pourrais même me servir de cette domesticité pour trouver une épouse.
« - Ah ? Une lectrice ? Vous voulez dire qu’elle vous fait la lecture une fois la vaisselle terminée ?
- Non, ma lectrice ne touche pas une assiette, pas un balai. Elle remplit ma vie de sa seule voix. Si vous m’accordiez votre main, elle vous lirait des trucs, à vous aussi. »
De même que les couples découvrent ensemble un film ou une exposition, de même, nous entendrions les livres en même temps. La lecture ne serait plus une activité où l’on se retranche, mais deviendrait un moment de communion copulatoire. Avec mon épouse, nous vivrions des moments romantiques et passionnels pendant que ma lectrice lirait le Marquis de Sade ou Jin Ping Mei.
Sans même évoquer l’opportunité de m’unir avec la dite lectrice. Mais alors elle aurait de nouvelles exigences et, ne nous voilons pas la face, elle ne pourrait plus être à mon service, elle acquérrait de nouveaux droits et une espèce de nouvelle dignité ; il me faudrait me mettre en quête d’une nouvelle lectrice, dont la tâche serait plus délicate car elle serait constamment jugée par ma femme qui n’accepterait pas d’être égalée dans l’art de la lecture.
Ma lectrice sera polyglotte. Elle saura lire en français, en anglais, en italien, en allemand et en chinois. Le plus important sera de bien savoir le chinois et le français, les autres langues étant un peu un luxe de lettré. Parfois, elle lira des passages de Zhuang Zi en français, en chinois classique et en chinois moderne, puis à nouveau en français, puis en chinois classique, et encore, et encore, pour que je m’imprègne de la sonorité du chinois classique, que j’en entende parfaitement les différences avec le chinois moderne. Elle-même, bien sûr, découvrirait de nouvelles choses dans ces textes classiques et m’éclairerait sur tout un tas de points nouveaux. Nous aurions ainsi des conversations érudites, puis je la sommerais de se taire et exigerais un silence absolu. Ou j’écouterais la radio, des émissions politiques, pour me reposer l’esprit. Ou je regarderais le dvd d’une série américaine. Ou j’irais au restaurant avec un ami pour partager les émerveillements produits par le travail et la vie auprès de ma lectrice.