Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
J’entends souvent dire qu’avec internet, c’est la fin du off, la fin de la séparation entre privé et public, etc. Très bien, alors je vais balancer méchamment.
J’étais au restaurant avec trois amis, mais comme c’est internet, je vais divulguer les noms, je prends le risque.
J’étais chez Jean George, restaurant excellent où je me rendais pour la troisème fois, avec, je cite de mémoire et par ordre alphabétique, Aloïs, Arthur et Grégoire. Voilà, je me fous des conséquences, c’est la force d’internet, c’est le risque des blogs, la splendeur du cyberjournalisme.
J’irai plus loin : Arthur et Aloïs venaient de s’acheter un e-phone et tripotaient leur superbe appareil, tandis que Grégoire, rongé par la jalousie, car il possédait une version vieille de six mois d’un super téléphone pas aussi classe que l’e-phone, gérait comme il pouvait les effluves et les vapeurs, dues à une soirée qui ne s’était terminée que quelques heures auparavant.
Moi, au contraire, je m’étais préparé pour être concentré sur la nourriture et la boisson, car je suis plus attaché qu’un autre aux choses de la fourchette, du palais et de la mécanique gastrique. Je m’étais levé à 7h30, et avais mangé jusqu’à 9h00. J’étais, par conséquent, parfaitement au point pour profiter d’un déjeuner de qualité sur le Bund. A 13h00, la digestion était faite, je n’avais ni trop ni trop peu faim. Le bon équilibre.
Nous demandons à parler au sommelier. Un Français approche et nous parle des fameux vins chinois dont on parle tant. Les vins de « Grace Vineyard » bénéficient d’une bonne réputation. Des collègues m’en ont parlé, un homme d’affaire français y consacre un billet sur son blog, des émissions de télévision ont été faites autour d’eux. Ils concurrencent, paraît-il, les vins européens. Le sommelier est un peu gêné, il nous dit que ces vins sont « bien faits ». Il ne sort pas de ce vocabulaire peu engageant : « Non non, c’est tout à fait sympathique. Il est bien en bouche, il a de la rondeur… Il manque peut-être un peu de structure mais, pour un vin chinois, c’est tout à fait intéressant. Les blancs surtout… Les rouges, c’est autre chose. » Mouais. Qu’est-ce qu’on fait, les mecs ? Je pose quelques questions techniques au sommelier qui ne sort pas de sa réserve polie. « Si vous voulez, dit-il, je peux vous faire goûter le chenin blanc et le chardonnay. Vous pourrez comparer. » Très bien, goûtons voir si le vin est bon.
Le chenin blanc est une exclusivité Jean George. Vous le saurez, si vous voulez boire ce qui se fait de mieux en vin blanc chinois, il faudra venir chez Jean George, ce qui, je vous le dis tout de suite, est plutôt une bonne chose à faire si, comme moi, vous attachez plus d’importance à votre palais qu’à d’autres parties de votre anatomie. Nous goûtons les deux blancs de chez Grace Vineyard et nous prenons le chenin blanc pour l’apéritif. Il est 13h30 et notre sommelier fronce imperceptiblement les sourcils, sans se départir d’un sourire professionnel. Quelque chose lui dit que nous allons rester un peu longtemps.
Grégoire trouve que le vin a des bulles, mais à part cela, tout le monde est satisfait du chenin blanc. Nous commandons. Je conseille à mes amis le foie gras brûlé et le filet de bœuf, que je trouve succulents. Grégoire, dont on ne sait jamais tout à fait s’il est avec nous ou s’il flotte dans les réminiscences des bacardi-cokes étoilés, préfère une soupe aux champignons avant le bœuf. De mon côté, j’opte pour la salade de crabe et une pièce de veau. Je ne serai pas déçu du voyage.
Nous arrosons les plats de résistance d’un rouge du même producteur chinois. Il ne sera pas dit que nous n’avons pas essayé, et j’avoue que j’étais très curieux d’en avoir le cœur net. La bouteille de merlot n’a pas eu le même succès. Arthur l’a trouvé excellent à la première gorgée mais a émis des réserves au fur et à mesure que le repas tirait vers la fin. Aloïs ne disait rien – mais en même temps, Aloïs ne parle jamais beaucoup, alors son silence est difficile à interpréter – et Grégoire a finalement admis que son gosier était matelassé de telle façon que les liquides ne pouvaient pas être distingués d’un quelconque cocktail de boîte de nuit.
Le dessert a mis tout le monde d’accord. Le grand classique des desserts : le « Jean George Chocolate Cake », qui fond et vous réchauffe le cœur, qui vous rend meilleur homme et plus indulgent avec vous-même, à défaut de l’être avec les autres.