Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Mes amis businessmen sont avant tout des musiciens, et le business pour eux est un peu comme l’enseignement pour moi, un moyen de subsistance, une expérience, voire une aventure humaine.
Quand je les écoute parler, je me retrouve plongé dans l’histoire des marchands qui dealent avec la Chine. La grande et belle histoire qu’on écrit peu mais qui a rendu possible le « devisement » du monde, le livre de des merveilles, la route de la soie. Une histoire que les marchands n’écrivent pas (à part Marco Polo, parce qu’il s’emmerdait en prison), mais qui est plus brillante et plus pacifique que bien d’autres histoires.
Dans une autre vie, j’aimerais aussi être marchand, trader international. C’est une vie qui a toujours été méprisée par le commun des hommes. Dans tous les systèmes sociaux, jusqu’à récemment, les commerçants sont considérés comme la classe la plus vile, sans doute parce qu’ils ne produisent rien, qu’ils n’ont pas d’œuvre politique ou spirituelle, qu’ils n’ont pas de patrie, qu’ils sont toujours entre ; dans un entredeux, un entretient, quelques entrechats, entre deux villages, deux pays, toujours passant, et revendant toujours un peu plus cher, un peu ailleurs, un peu plus loin. (Le commerce n’a été pris en compte par les historiens, si je ne m’abuse, qu'à partir de Braudel ; avant on n’y voit qu’une pratique basse et anhistorique.)
Les marchands prennent les routes, trouvent toujours un moyen de s’introduire dans les royaumes les plus fermés. Ils s’accommodent de tous les régimes politiques, de toutes les coutumes, ils ne jugent rien ni personne. Les marchands ne sont jamais où on croit qu’ils sont. Ils ont une arrière-boutique, dans leur tête, où ils vont se réfugier, où ils calculent leurs chances, où ils attendent que les conflits du monde réel se résolvent. Puis arrive un temps où ils n’attendent plus, et ils vont faire leurs affaires par-dessus les conflits, ou à travers, ou par en dessous. Les marchands sont d’extraordinaires acrobates, qui vivent dans un monde parallèle et sur un mode silencieux. On ne saura jamais rien de ce qui se passe dans l’âme du marchand.
J’aime, chez le marchand, cette modestie chinoise, concave, cette sagesse pratique qui le fait fuir les grandes théories, les systèmes, les polémiques, les affects.
Alors les fois où j’entends mes copains parler business, j’écoute avec l’attention d’un enfant qui serait en présence de dompteurs de lions. Je ne comprends qu’un quart, ou qu’un tiers de ce qu’ils disent, mais cela suffit à me faire voyager. J’imagine mes amis au quinzième siècle, vendre du poivre et acheter de la porcelaine. J’écoute des phrases et des mots que je rêve, un jour, moi aussi de prononcer. « Prospective », « client », « contrat », « avec ces salaires, vous me bouffez mes bénéfices », « et des dividendes comme ça, tu sais où tu peux te les carrer ? »
Ah ! Poésie du voyage.