Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Pour les vacances de cet été, je me propose de réaliser un petit rêve. En fait c'est un grand rêve, mais qui prenait une place modeste dans ma rêvothèque jusque récemment. Non pas arriver à pied par la Chine, comme vous vouliez me le faire dire, mais revenir en Europe par les terres. Il y a le transsibérien, ce serait quelque chose. Et il y a l'Asie centrale, ce serait encore plus extraordinaire. La route de la soie.
Ou alors, un retour par voie de mer, Shanghai Marseille, comme au bon vieux temps.
Ah ! Délices de la précarité. Se savoir inutile et aussi léger qu'un peu de poussière. Se faire griller aux soleils des frontières et toucher la suie du monde. Attendre des visas et continuer sa route sans que personne ne vous attende nulle part. Etre si petit, si minuscule et dérisoire, compter pour si peu que personne ne vous regarde passer.
Quand j'étais petit, je traversais la route à vélo sans freiner. A ma mère horrifiée, je disais que j'allais bien trop vite pour les voitures.
Aller trop vite pour le regard des élites. L'année prochaine, quand mon contrat se terminera pour de bon, je quitterai la Chine par le chemin des écoliers, à pied, à vélo, en bus. J'emmènerai mon vélo Giant jusqu'au Turkestan chinois et je passerai la frontière si Dieu le veut. Je pourrai tenter de revenir en prenant vraiment mon temps, en oubliant le temps. Je ne serai plus qu'une fripouille de racaille, une saloperie à nettoyer au kärcher. Je deviendrai sec comme une pierre, ma barbe poussera, on me croira musulman, et j'irai prier avec les fidèles d'Asie centrale.
Je repenserai à l'humidité de la Chine, sa fécondité, et ma nostalgie se fera criarde.
Chine, ce nom seul évoque pour moi une terre baignée des fleuves, une terre où tout pousse, où les arts fleurissent, où les idées germent et éclatent comme des fleurs de pruniers. Le rêve disciplinaire des Chinois a pour but de les reposer de cet éclatement et de ce bourgeonnement continuels. Tout pousse, tout se reproduit, tout recommence, la Chine est épuisante de douceur, de tiédeur.
Alors j'irai m'assécher sur les pierres poussiéreuses du continent. Qu'on me dise un jour : « Restez-là, si vous voulez. » Et y rester.