Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Pour diriger ma thèse et trouver le meilleur établissement susceptible d'accueillir un parasite comme moi, j'ai demandé conseil à un ami qui a terminé son doctorat récemment et qui possède une culture et une connaissance du milieu universitaire hors du commun. C'est simple, du plus loin que ma mémoire remonte (en arrière), je ne me rappelle pas qu'il ait été ignorant d'une chose que je susse. Et j'ai été si souvent ignorant des choses qu'il connaissait. Il m'a donné le nom d'une jeune enseignante originaire d'Irlande du nord.
Mais cette jeune prof, il se trouve que je l'ai connue, et c'est là que ça se corse. C'était il y a des années, dans un pub de Dublin. Elle faisait sa thèse sur un écrivain antillais. A l'époque, beaucoup d'Irlandais faisaient des recherches sur la littérature caribéenne, pour la raison qu'un professeur éminent était spécialiste de cette discipline typiquement anglo-saxonne : le post colonialisme. Oui, au Royaume Uni, sur les Iles britanniques et en Amerique, on peut être spécialiste de trucs comme ça, ainsi que de « gender studies », par exemple, « l'études des genres », (les différentes représentations de la sexualité, les différentes expressions de la sexualité, le féminisme, que sais-je encore ?)
Moi, vous me connaissez, du haut de ma supériorité franchouillarde, je lui faisais toutes sortes de réserves, à cette étudiante. Je lui disais : « Mais qu'avez-vous donc, tous, à étudier les Antillais ? Il n'y en a que pour eux, c'est vrai quoi ! » Heureusement, comme elle était britannique, elle avait de l'indulgence pour les hommes pris de boisson. Et comme elle était francophone, elle avait l'habitude de l'arrogance hexagonale. Elle me répondit en rigolant : « Ouais, pourquoi vous ne vous occupez pas de Balzac, de Flaubert…
- Exactement ! » Répondis-je, sûr de détenir la vérité, sur ce point comme sur tant d'autres. Je ne sais plus comment la soirée s'est terminée ; je crois qu'elle est partie avec un autre homme. En revanche, de ce qu'il est advenu de moi, ça…
Et me voilà dans la situation du type obligé d'écrire à une brillante jeune femme pour lui demander de diriger son travail, sans pouvoir lui faire l'affront de prétendre qu'il ne s'est jamais rien passé entre eux deux. Obligé de dire à une personne qui risque d'être déterminante dans ma vie : « Tu te souviens peut-être de moi, nous avions devisé littérature dans un estaminet… » Mon Dieu, que dire ?
« Sous mes critiques superficielles, tu avais perçu, j'en suis persuadé, mon enthousiasme pour ta thèse… » Non, c'est un peu lèche-bottes.
« J'étais celui qui préférait Flaubert à Chamoiseau, tu te souviens ? Comme on avait ri. » Non, elle va se foutre de moi.
« Le pub était sympathique et, je m'en souviens bien, nous n'avions pas parlé de littérature du tout. » Non, il y a des risques qu'elle ne se souvienne pas de moi.
« Tu sais, j'ai évolué, au frottement du monde, et maintenant j'adore tout ce qui est post colonialisme, gender studies, j'ai même des amis africains et homosexuels… » J'aggrave mon cas.
« Bon, d'accord, j'ai été con, mais tu es catholique comme moi (enfin pas comme moi, mais... comme beaucoup de gens) à moins que tu ne sois protestante, et alors, heu… »
Et flûte ! Cela m'apprendra à ouvrir mon clapet quand personne ne me demande rien.