Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Samedi soir, alors que tout jeune homme bien constitué devrait faire la fête dans des lieux éclatants, j’étais avec Sigismond que je n’avais pas vu depuis deux mois. La dernière fois qu’on s’était vu, il partait pour le Tibet avec un livre de chinois classique qu’il comptait bien déchiffrer. Il n’avait pas emporté d’autre lecture, afin de ne pas se laisser déconcentrer par, mettons, la facilité et la mondanité d’un Musil ou d’un Broch.
En entrant dans le campus de l'Université de Nankin, j’étais content comme un gamin de retrouver mon vieux copain. Nos longues conversations strictement littéraires me manquaient, je m’en apercevais en approchant de chez lui. Il n’y a pas à dire, dans la vie il y a des choses qui font un bien sans tâche et qui sont aussi précieuses que les rencontres amoureuses : des amis avec qui on peut reprendre le fil de vieilles discussions interminables, même après des mois, des années d’absence. Je comprends mal ces gens qui disent : « Ah, je déteste ces discussions d’intello, ça ne mène nulle part. » Elles mènent très loin, au contraire, à condition de se laisser porter un peu, elles mènent loin dans le temps, dans les paysages, dans les rêves et dans les images, dans les mots et les systèmes. Elles font voir beaucoup de choses, même et surtout si elles n’ont pas de point d’aboutissement.
Après avoir mangé avec son adorable petite amie, la même depuis trois ans, nous nous sommes retrouvés, naturellement, à avoir des bouquins autour de nous, dans nos mains, sous nos yeux, et à lire à haute voix, et à discuter des points de détails du style de Flaubert. Nous reprîmes dans le détail l’article de Proust de 1919, un chapitre du Thibaudet, le journal des Goncourt et les souvenirs de Zola. Comme le disait Tourgueniev à propos de Flaubert : « Aucun écrivain, dans aucune langue, n’a jamais raffiné de la sorte. »
Puis Sigismond a lu de nombreuses pages de Blanchot sur Kafka. Sans les commenter, c’était juste pour le plaisir. Peut-être aussi pour communiquer des choses plus obscures, ou plus douloureuses, dont il préférait ne pas trop parler.
Nous mîmes à plus tard, au lendemain et au surlendemain, les sujets qui pouvaient attendre, comme la famille, la santé, les soucis et les voyages.