Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
L’autre jour, un collègue me dit : « Moi je n’y connais rien, en économie. En revanche, je connais un peu la bourse. Je suis un spéculateur. La bourse de Shanghai, ça monte, ça monte. Depuis mon retour en Chine, il y a cinq mois, j’ai gagné vingt pourcent. »
Nous parlons des mécanismes boursiers. Ce qu’il m’en dit me donne l’idée d’investir moi aussi. « Il faut savoir prendre des risques, dans la vie », dit-il. Tout à fait.
Il m’invite alors chez lui « pour voir la bourse ». Il vit avec sa femme dans une modeste résidence pour professeurs chinois, calme, plein de verdure. Son appartement est encore plus modeste, sans confort apparent. Nous nous dirigeons vers une chambre qui tient à la fois de la chambre d’ami et du bureau domestique. Un ordinateur flambant neuf nous accueille, à l’écran gigantesque qui diffuse des colonnes de chiffres de plusieurs couleurs, sur fond noir. Il me fait asseoir devant et me dit : « Voilà, c’est la bourse. » Pendant une demie heure, il va manier la souris, me montrer des courbes et des chiffres qui me laisseront pantois. Souvent il me dira : « Tu vois, c’est facile, hein ? C’est trop trop facile. »
Moi, gagner de l’argent, je n’ai rien contre, sincèrement. Et puis comprendre le fonctionnement des mécanismes boursiers internationaux, en jouant ma part de la comédie, cela me plairait bien et m’aiderait à avoir des idées plus adéquates sur la marche du monde. Accessoirement, si je parviens à m’y connaître après quelques années de dur labeur, cela pourrait m’aider à palier mon absence de sécurité financière, (ou au contraire l’accentuer, mais chaque chose en son temps.) Or, très vite, je dois admettre que je ne me sens pas à l’aise devant ces chiffres en constante mutation. S’il faut passer des heures devant des courbes et des colonnes de chiffres, tous les jours, penser à son argent constamment, et à l’argent des autres tout autant, je ne suis pas certain de vouloir quitter ma pauvreté, pas certain non plus cela serait bon pour la tranquillité de mon âme.
Mon hôte se lève soudain, il retire un tissu qui pendait sur le mur et découvre une incroyable télévision à écran plat, de plus d’un mètre de large. « Je peux regarder TV5, si je veux. »En effet, des images de l’équipe de Lyon sont diffusées. Je n’en crois pas mes yeux, je reste électrisé devant une passe en talonnade de Carew, ou de Fred, je ne me souviens plus. « Tu peux voir les matchs de Lyon ? » dis-je, dans un souffle incrédule. Cet homme gagne de l’argent sans bouger de son fauteuil, il vit avec une jolie femme qui lui apporte son thé et son fauteuil, et il regarde les matchs de Lyon comme il veut ; je dis cet homme est mon père spirituel. C’est mon maître à penser.
Il continue son show et me montre comment il se débrouille pour écouter de la musique, « quand j’ai besoin de me distraire ». Un tube des années 80 sort alors des speakers en surimposition des nouvelles de la télé qui parlent de Nicolas Sarkozy. Nous revenons à la bourse et je suis définitivement perdu dans les chiffres qu’il me montre. « Un trente cinq, tu vois, c’est beaucoup un trente cinq ». Il a beaucoup parlé de « un trente cinq », je pense que cela pouvait s’écrire comme suit : 1,35 , ou un chiffre approchant, comme 1, 3499 , à moins que ce ne fût une manière de parler pour 135 000, je ne sais pas. En tout cas, je n’ai pas vu, à aucun moment, le chiffre en question, ni eu la moindre idée de ce qu’il représentait, de quelle réalité il était la mesure. Tandis que les années 80 chantaient
D.I.S.C.O., D.I.S.C.O.,
je sentais mes yeux s’arrondir devant les différents fonds d’investissement, dont les envolées continuelles dessinaient un monde de gain perpétuel, un monde de bonheur virtuel absolu. Les nouvelles de la télé continuaient de se déverser sur la musique disco et je ne comprenais plus rien de ce que me disait mon ami spéculateur. Dans un état de quasi hypnose, j’aurais signé n’importe quel papier s’il me l’avait demandé. Je pris machinalement mon manteau pour rentrer chez moi, en lui disant que j’étais prêt à investir tout l’argent que j’ai à la banque.
« Le monde appartient à ceux qui savent prendre des risques, dit-il.
- Exactement, » dis-je en le pointant du doigt.
Dans le taxi du retour, je pensais au destin de Keynes. Je me voyais comme Keynes, passant de la ruine à la richesse, et des accords de Bretton Woods aux bras d’actrices légères. Je me voyais en costume blanc et en panama, sortir d’un palais de Venise. C'est ainsi, les rêveries ne sont jamais très brillantes.