Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
C’est un travail de recherche qui vient à point nommé, et même qui s’est fait attendre. Personnellement, j’attendais de tels travaux, je les espérais, car ils répondent exactement à des apories auxquels le voyageur est sans cesse confronté quand il parle avec des Chinois ainsi qu’avec des sinologues. Le voyageur entend trop souvent l’argument d’une prétendue tradition chinoise qui expliquerait et justifierait toutes les injustices du système chinois, les comportements les plus intolérables et toutes les ruptures de contrats.
Des amis chinois me disent que la démocratie (qu’ils appellent souvent « démocratie libérale », ou « so-called democracy », ou « démocratie à l’occidentale » pour introduire de la suspicion dès l’énonciation du concept qui fâche) ne fait pas partie de leurs traditions.
Une juriste française dit que les Chinois n’ont pas de tradition de droit écrit, et qu’ils ne comprennent pas la « force obligatoire » du contrat. Elle explique ainsi le tort qu’a eu Danone d’intenter un procès à Wahaha.
A chaque manquement à la morale, à chaque entorse à la loi, on s’entend répliquer : « En Chine, vous savez, la loi n’a pas la même importance que chez vous. » « Ce qui compte, c’est l’harmonie des relations sociales, ne pas faire perdre la face, et ne pas la perdre soi-même. » « La gentillesse et le respect ont la priorité sur l’obéissance aveugle au contrat », etc.
A les entendre, on croirait que les Chinois sont incapables de comprendre ce qu’est l’injustice, qu’en Chine il faudrait toujours laisser les plus forts écraser les plus faibles parce que traditionnellement les choses sont ce qu’elles sont.
La Chine et la démocratie présente des contributions d’une quinzaine de chercheurs qui tordent le cou à ces préjugés commodes. On y étudie les codes civils qui existent depuis le 7ème siècle, on y apprend que le système judiciaire était bien plus développé sous les Ming qu’aujourd’hui. On y remet au jour les grandes avancées conceptuelles et politiques des années républicaines (1911- 1949).
C’est une démarche qui me plaît : plutôt que de critiquer en comparant avec d’autres cultures, et plutôt que d’accepter muettement l’inacceptable au nom d’un relativisme culturel facile, renvoyer ces deux écueils dos à dos et travailler de manière critique et érudite la tradition chinoise, la faire parler, pour redonner leurs voix à toutes ces pensées, tous ces penseurs qui sont volontiers réduits au silence aujourd’hui par le pouvoir en place.
Ce n’est pas la mondialisation seule qui va faire changer les Chinois, mais c’est leur tradition même. Car elle est variée, elle est vivante, elle est chatoyante, elle est contradictoire, elle est polémique. Bref elle a tout ce qu’il faut pour développer en Chine un climat de liberté et de critique intellectuelles.
Or, je ne sais jamais s’il faut être optimiste ou pessimiste, à cet égard. Une tendance naturelle me fait penser que nous entrons dans un processus de régression, où les pouvoirs, tout en collaborant économiquement les uns avec les autres, vont se consolider sur le dos des populations, et que le contrôle des pensées va prendre des voies très tortueuses. J’imagine plus facilement un retour à la barbarie qu’une évolution intellectuelle intéressante. J’imagine aisément une multipolarisation de l’histoire des idées qui va plutôt nous mener à des retranchements partisans (vous et votre « soi-disant démocratie » qui a mené à la colonisation et à l’esclavage, nous et notre tradition que vous ne pouvez pas comprendre) mais ce n’est que mon imagination.
Mme Delmas-Marty, elle, est résolument optimiste. Elle avoue que la Chine est loin d’être un état de droit, mais elles souligne les progrès réalisés, la professionnalisation du personnel juridique, la prise en compte de plus en plus fréquente de la constitution, la démocratisation de la vie politique.
L’histoire nous dira si le verre actuel est à moitié vide ou à moitié plein.
Vous pouvez écouter un entretien de Mme Delmas-Marty sur la radio Canal Académie : http://canalacademie.com/spip.php?article2706 , ainsi qu’une présentation du livre par Ebolavir sur son blog : http://anonymouse.org/cgi-bin/anon-www.cgi/http://ebolavir.blog.lemonde.fr/2007/12/08/fourmis-et-harmonie