Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.

1- Dessinez une carte de la Chine.
2- Tracez une ligne qui délimite l’est et l’ouest.
3- Placez sur votre fond de carte les villes de Pékin, Shanghai, Xian, Guangzhou.
4- Réfléchissez et placez les villes de Lhassa (Tibet) et Urumqi (Xinjiang).
5- Regardez une carte officielle de la Chine et comparez.
Normalement, la différence sera saisissante. Que ce soit des étudiants en sciences sociales, en études françaises, ou des professeurs, j’ai toujours eu le même résultat : Xi'an est systématiquement placé à l’ouest de la ligne centrale.
La carte de géographie physique montre qu’au contraire, toutes les villes de 3 sont à l’est du pays. Et non seulement les villes de 4 sont à l’ouest, mais elles sont très loin vers l’ouest.
C’est-à-dire que les Chinois ont une représentation agrandie de l’est, et réduite de l’ouest. Ils rapetissent les grands déserts, les interminables territoires de l’ouest.
Ils donnent à la « civilisation Han » une place démesurée. Est-ce en raison de l’influence réelle, politique, économique, culturelle, qu’elle a toujours eue sur l’ensemble de la Chine ?
Des étudiants ont eu un gros doute, un moment de flottement. Je leur dis, vous avez réduit l’ouest, ils disent non. Vous avez agrandi, proportionnellement, ce qui est à l’est, ils disent non.
Ils disent aussi qu’il ne faut rien interpréter de tout cela. Ils ont peur, avec raison, des conclusions hâtives et des jugements à l’emporte-pièce. Alors ils donnent diverses explications de ces dérives cartographiques. Certains disent que cela signifie seulement qu’ils dessinent mal. D’autres disent que la Chine est trop grande, qu’il est normal de se tromper. D’autres que la carte tracée au tableau (par leur soin) est trop petite. Alors on refait le jeu, et là, cela devient extraordinaire.
J’efface le tableau, je récupère la carte officielle que j’ai fait circuler, et je trace moi-même un espace abstrait censé représenter la Chine. Un grand parallélépipède. Je trace une ligne en plein centre, et je redemande aux étudiants de placer les mêmes villes. Ils les remettent au même endroit, Xi'an à gauche de la ligne. La vision d’une carte officielle, coupée en deux et montrant explicitement Xi'an à droite de ladite ligne, semble ne pas les affecter.
Xi'an, dans leur cœur, c’est à l’ouest. D’ailleurs, disent-ils, « Xi » veut dire « ouest ».
Ils me disent que mon jeu est absurde, qu’on ne peut pas découper la Chine comme ça. Pourquoi pas ? Je fais la même chose avec la France, avec les Etats-Unis, et ils placent sans hésiter les villes importantes sans faire d’erreur. C’est bien la perception de leur pays qu’ils ont de travers.
Un jour, une brillante étudiante a dit : « Penser un pays d’un pur point de vue physique n’a aucun sens.
- C’est vrai, répondis-je, mais penser un pays sans notion claire de sa géographie physique ne peut que mener à des contresens. »
Elle me dit qu’on ne peut pas séparer le territoire des facteurs économiques, politique ou culturels. C’est dans ces moments que je trouve le boulot d’enseignant magnifique. On apprend plus, en un an, au contact d’étudiants, qu’en dix ans d’études à la Sorbonne (c’est une expression médiévale.)
En sciences sociales, comme en sciences naturelles et comme en philosophie, il faut savoir séparer conceptuellement les éléments d’une même réalité, pour avancer dans la compréhension de cette réalité. Etre en Chine nous rappelle que cela peut être un déchirement. Que cette séparation, toute scientifique qu’elle est, a aussi des conséquences idéologiques, affectives, et qu’elle peut causer du désarroi.