Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Tous les Français présents en Chine, et ayant une compétence dans le domaine de la didactique, sont tournés vers les débutants. Tous se posent des questions essentielles sur la meilleure manière d’enseigner le français langue étrangère (fle), mais aucun ne s’intéresse vraiment à ce que l’on peut faire avec les étudiants qui savent à peu près parler, lire, comprendre et communiquer en français. On dirait que leur travail s’arrête là.
On est tellement démunis, face à eux, qu’on préfère continuer de les voir comme des débutants. Cela m’avait déjà frappé en alliance française, où les étudiants sont classés du « niveau 1 » au « niveau 5 », répartis en 500 heures de cours. Les Chinois qui veulent aller en France sont obligés de suivre préalablement ces 500 heures de français. Or, j’avais observé que nous étions performants avec les niveaux 1,2 et 3, et que nous devenions inefficaces avec les niveaux avancés. Cela était reflété dans les tests d’évaluation qui étaient trop faciles, à mon goût, et les évaluations orales pour lesquelles nous n’avions pas d’exigences très élevées, puisque nous nous satisfaisions de voir les étudiants se débrouiller en français pendant quelques minutes. Dans ce cas, les étudiants progressaient jusqu’au niveau 3, puis se reposaient sur leurs acquis, car l’équipe pédagogique n’avait pas les ressources, ou l’imagination, de leur en demander plus. J’avais dit un jour lors d’une réunion : « Prenez un bon étudiant de niveau intermédiaire, qui vient de passer brillamment son test niveau 3. Faites-lui passer le test niveau 5, et même le test niveau 6, et corrigez sa copie au milieu des autres copies de ce niveau avancé. Il obtiendra une note aussi bonne que le peloton de la classe. » On n’a jamais tenté l’expérience. S’il y en a qui étaient à cette réunion et qui lisent ceci, je les prie de bien vouloir me pardonner d’être aussi emmerdant, en réunion comme en d’autres circonstances.
La même chose se répète dans le contexte universitaire. Les étudiants en « études françaises » passent leur licence en quatre ans, mais tout le monde se trouve fort dépourvus quand les étudiants atteignent la troisième année. Là où j’enseigne, le niveau des étudiants est bon, donc ils sont francophones à la fin de la deuxième année. Mais les étudiants dont je m’occupe sont surtout ceux de troisième année, quatrième année et master. Moi, naturellement, cela m’enchante car je peux faire de la littérature, de l’histoire, de l’histoire de l’art, de la politique… Mais que se passe-t-il lors du grand séminaire des lecteurs français, organisé par l’Ambassade de France à Pékin ? On ne parle encore que des débutants. Nous sommes pourtant un certain nombre, en Chine, à nous occuper de ces classes avancées, mais personne ne se penche sur eux de manière un peu sérieuse. C’est pour moi inexplicable.
De la même manière, quand les services de la coopération universitaire proposent des modules de formations aux professeurs chinois, ce n’est jamais pour ces étudiants de niveau supérieur, mais pour acquérir des techniques d’enseignement du fle.
Alors j’ai beau me retenir, ça devient plus fort que moi : il faut que j’ouvre ma gueule. Et de rappeler que les débutants, nos collègues chinois s’en occupent déjà très bien, que nous pourrions peut-être commencer à parler littérature, grands courants de pensée, méthodologie, dissertations, notes de synthèse, mémoires de recherche, thèses ! L’université, ça devrait être le lieu du savoir, de la recherche, ou est-ce que je me trompe ?
Nous avons la chance d’avoir en face de nous des jeunes Chinois trilingues, quadrilingues (chinois mandarin, shanghaien, anglais et français), extrêmement intelligents, doués, âpres au gain, ayant des centres d’intérêt multiples et une réelle aptitude à la compétition : profitons-en et mettons la barre un peu plus haut, que diable !