Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Le monde de l’enseignement du « français langue étrangère » (FLE) est un monde fascinant : des pédagogues de tous âges qui travaillent énormément, préparent inlassablement des cours peaufinés, maîtrisant tout un vocabulaire technique élaboré, mais emprunts d'un esprit dogmatique inexplicable.
L'une de ces méthodes fut prise pendant longtemps comme la vérité indépassable de l’enseignement du FLE. Elle a pour nom « méthode communicative ». Elle préconise que les étudiants apprennent une langue en « immersion totale ». Révolutionnaire, la méthode communicative s’inspire de la manière dont un enfant acquiert sa propre langue maternelle, sans y penser, sans apprendre par cœur ni mots ni règles de grammaire, sans faire d’exercices. Il s’agit de mettre l’étudiant, dès le début, dans des situations de communication en langue étrangère, de lui faire acquérir des mots nouveaux de manière évolutive, par rapport à ses besoins d’expression, ses « stratégies » de communication.
C’est très beau, mais c’est très théorique. On voit bien que les pédagogues qui en sont à l’origine étaient des progressistes des années soixante, soixante-dix, qu’ils étaient des philosophes, des idéalistes, des gens sympas qui voyaient l’apprentissage (et l’enseignement) comme quelque chose de chaleureux, d’humain, quelque chose de vivant qui croît naturellement, loin de la tyrannie d’un professeur autoritaire.
Par conséquent, quand on applique cette méthode, l’enseignant ne doit jamais dire le moindre mot dans une autre langue que la « langue cible » - le français en l'occurrence. Il ne faut jamais donner d’explication non plus, mais suggérer, faire comprendre, entrer en empathie avec l’ « apprenant » pour qu’il développe son « savoir-faire » plutôt qu’il étende son « savoir », (le savoir étant vu, par ces pédagogues rousseauistes et anarchisants, comme une masse de connaissance, statique, improductif, et sans doute même propice au développement du fascisme.) L’enseignant doit donc parler français et impliquer à chaque instant les apprenants dans des processus d’échanges, d’acquisition et de production de sens ; il s’agite beaucoup, il fait des grimaces, des gestes, des dessins, il montre des images, des choses, il déploie une énergie sans borne pour arriver à faire comprendre : « hier, j’ai pris le train », sans rien traduire. Les étudiants doivent tout comprendre sans dictionnaire, afin qu’ils prennent l’habitude de réfléchir, de deviner, d’induire, comme on le fait dans la vraie vie.
Malheureusement, cette méthode ne fonctionne pas bien, en Chine pour le moins, pour deux raisons : 1- la plupart des professeurs ne savent pas l’appliquer et parlent français sans avoir ni la connaissance ni l’intuition de l’évolution de la langue, et sans avoir l’attitude créatrice qui va avec. 2- Les étudiants chinois ne sont pas adaptés à cette méthode, ils ne la comprennent pas (et d’ailleurs on ne la leur explique qu’une fois, au début des cours, alors qu’il faudrait constamment leur expliquer pourquoi on fait les choses ainsi plutôt qu’autrement), ils passent leur temps à traduire les mots nouveaux à l’aide de leurs dictionnaires, ce qui fait qu’ils ne peuvent pas (et ne veulent pas) entrer dans l’ambiance de communication qu’on voudrait créer pour eux.
On assiste alors à un double malentendu dans les classes. D’un côté, les profs sont très fiers quand leurs étudiants comprennent et progressent, alors que leurs progrès sont dus à leur apprentissage clandestin de traduction non communicative. D’un autre côté, les Chinois croient sincèrement que les méthodes occidentales sont moins efficaces que les vieilles habitudes de répétition, de grammaire et de traduction décérébrée, dans des cours donnés en langue chinoise, sans plaisir de la langue et sans communication.
Or, beaucoup de Français continuent de croire dur comme fer que leur façon de faire est la meilleure. Ils ne remettent pas en cause les fondamentaux des méthodes acquises à l’université, et appliquent les règles sans questionnement, ce qui est contradictoire avec la dimension philosophique et réflexive de la méthode communicative. Dans une Alliance française, un enseignant surpris en train de parler chinois ou anglais pour expliquer quelque chose est aussitôt stigmatisé, et taxé d’incompétence. Un incroyable retournement de situation fait que les professeurs de langue se jugent moins sur les résultats qu’ils obtiennent que sur leur formation initiale, leur méthode et leur jargon.
Moi, d'expérience, j’ai bricolé dans mes classes et je me suis aperçu qu'en utilisant des mots chinois et anglais de temps en temps, je faisais gagner du temps à mes étudiants, et j'obtenais d'eux plus rapidement une capacité à communiquer en français. La communication, je la considère comme primordiale dans une classe de FLE, mais en tant que fin, pas nécessairement en tant que moyen. Les Chinois ont l’habitude de répéter des mots, des phrases, à l’unisson ? Ils sont confortables dans cette pratique ? Je l’utilise et l’adapte. Certains collègues développent des trésors d’ingéniosité pour construire des cours impeccables du point de vue de la didactique, mais négligent de simplement faire parler les étudiants, encore et encore, pour qu’ils acquièrent vraiment telle ou telle structure de langue. Il me semble qu’il est préférable de se donner d’autres objectifs que l’orthodoxie didactique. Je laissais mes collègues penser de moi ce qu’ils voulaient et j’adaptais les méthodes modernes (ce que j’en comprenais) à ma personnalité et à celle des étudiants. Je ne suis pas une référence, c’est certain, mais je crois qu’un bon professeur de français langue étrangère doit garder constamment à l’esprit son objectif principal : « faire parler les étudiants en français », « faire d’eux des francophones ». Oublier un peu la perfection théorique de son propre cours, pour se concentrer sur des productions pragmatiques.
Et voilà que ce week-end, à Pékin, je me trouve conforté dans mes intuitions par l’université elle-même, la Didactique personnifiée. Qu’entends-je, lors de ce séminaire des lecteurs de français ? Le didacticien Jean-Jacques Richert, professeur à Dijon, nous apprend qu' « il n'y a plus de dogme imposé », dans le domaine de la pédagogie du FLE. Plus de méthode obligatoire ou incontournable, mais des approches pragmatiques en fonction de « ce qui marche ». C’est flou et ça aura ses limites très vite bien sûr. Mais c’est la fin de la dictature des Responsables pédagogiques et autres Directeurs des cours bornés. Du moins dans le fameux « Cadre Européen de Référence ». Alléluia ! Plus de dogme, c’est la bonne nouvelle du week-end, l’évangile, le nouveau testament des Alliances françaises et des centres de langue. Saura-t-il être entendu ? Cette parole vient d’en haut, du ciel des idées administratives. C’est officiel, nous ne sommes plus obligés d’appliquer la méthode communicative, et nous avons l’effrayante responsabilité de travailler sans croyance absolue en tel ou tel principe.