Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Sur mon velo flambant neuf, alors que je me dirigeais vers un bar pour arroser une soiree sans celebration particuliere, m'est venue une reverie d'une intense megalomanie. Le printemps, sans doute, n'etait pas etranger au gonflement soudain et lyrique de mon ego, pourtant assez volumineux a l'etat naturel.
Ma reverie consistait a me voir entreprendre une monumentale these de doctorat, mais une these qui serait pour toujours une reference incontournable pour tous les chercheurs qui, dans les siecles des siecles, voudraient se pencher sur la litterature du voyage. J'avais l'ambition, je n'avais pas encore bu la moindre gorgee de biere, de faire la theorie de cette litterature, d'en definir le genre et d'en circonscrire les types, d'en etudier les themes, d'en faire la sociologie et l'histoire. Lui donner ses lettres de noblesse, puisque les specialistes de la question ne font en general que repeter les memes generalites, des lieux communs sur une ecriture en mouvement et je ne sais quelle ouverture au monde. Le dernier avatar de ce courant de pensee exsangue est l'apparition, dans la presse, cet automne, de la notion de "litterature monde", ou tout est melange : recit de voyage, livres francais ecrits par des etrangers, francophonie, machins maritimes, trucs anti-racistes et feministes, une poule n'y retrouverait pas ses oeufs. Non, tout cela manque d'une solide theorie, un gros oeuvre de deux ou trois tomes bien denses, indigestes pour certains mais roboratifs pour d'autres. Quand on lit Nicolas Bouvier et Jean Rolin, on sent bien que cette litterature n'est pas et ne peut pas etre romanesque, mais on ne comprend pas encore comment ces gens arrivent a ces livres extraordinaires, entre le reportage, la reverie geographique, le poeme en prose et l'art militaire. Ma these fera de Bouvier un classique et de Rolin le plus grand ecrivain vivant. Il est temps, c'est notre President qui l'a dit, qu'on revienne aux vraies hierarchies. Et pour cela, il faut de la theorie, du concept, de vastes constructions intellectuelles et abstraites, ah! quels delices en perspective.
Et quelles polemiques ! On me reprochera de mettre de l'academisme et de la lourdeur universitaire dans ce qui est cense rester a l'air libre, de transformer les semelles de vent en semelles de plomb. Balivernes. Je serai indifferent et sarcastique, ah comme on va s'amuser. Je prendrai soin de me faire des amis et des ennemis puissants, car il y aura quelques comptes a regler, quelques personnages mediatiques a qui on n'ose pas dire leur fait car ils sont influents et qu'on ne voit pas encore clairement qu'ils font beaucoup de mal a la litterature. (Un vrai megalomaniaque, je vous dis.)
Je me voyais me reexiler au centre de Paris, et me terrer des jours entiers dans les bibliotheques, y retrouver ma nature de rongeur kafkaien - dans le zodiaque chinois, je suis rat ! - et hanter les colloques, les debats, les lectures, ne plus rien laisser m'echapper. Phagocyter le monde universitaire comme Sarkozy avait etrangle de sa presence la droite, puis la vie politique dans son ensemble. Un plan d'action devait etre trace. Un plan qui faisait de moi, d'ici cinq ans, un specialiste international du travel-writing. Et ce, au moment meme ou l'administration de mon pays veut reorienter la recherche vers les domaines pratiques et technologiques. C'est dans le desert culturel du sarkozisme que la precarite du sage va prendre son souffle et se transformer en systeme.
Au retour de la soiree, trouble par la reapparition a Shanghai de Mlle Fleuve aux pieds nus et au visage khmer, je crevai une roue de velo. Tout penaud, j'attachais ce dernier a une rambarde et rentrais chez moi a pied, puis en taxi, sans autre desir - realisable a court terme - que de dormir. Le lendemain, il ferait jour.