Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Quelques étudiants du département de français de l'université Fudan ont réalisé le spectacle Notre-Dame de Paris.
Ils ont dansé, chanté, joué, mis en scène, organisé, tripatouillé l'outil informatique et l'artifice vestimentaire. La fille qui jouait Esmeralda portait une robe rouge, dansait comme à la télé et incarnait une Carmen pleine d'érotisme. Les trois garçons de la classe de troisième année ont trouvé emploi à leur mesure. Celui qui jouait Phoebus est sans doute le plus populaire parmi ses pairs, un jeune homme qui respire l'intelligence et que les filles aiment. Celui qui jouait Frollo est le cancre doué de service et ce rôle du prêtre paraît à contre emploi. Celui enfin qui jouait Quasimodo est le plus timide de tous, intellectuel introverti extrêmement heureux d'être intégré dans ce projet qui attire les foules.
Tous étaient tellement dans leur rôle que je ne voyais plus des étudiants, mais des artistes, je ne voyais plus des Chinois mais des Parisiens et des Bohémiens. Sur YouTube, au cybercafé, je visionne des passages de la comédie musicale originale, et je m'aperçois qu'ils avaient minutieusement reproduit l'atmosphère et les costumes du spectacle que je n'avais jamais vu ni entendu.
Moi qui ai l'outrecuidance d'apparaître parfois en leur classe avec une guitare pour leur chanter des chansons, je me dis qu'aptes au chant comme ils le sont, mes étudiants sont bien gentils de m'applaudir et de me regarder avec tendresse. Ils pourraient aussi bien bâiller, dormir, discuter entre eux ou me jeter des tomates.
On a tous des préjugés. De mon côté, les comédies musicales pleines de variétoches françaises, je ne les croyais pas capables de m'arracher des larmes, et c'est vrai qu'elles ne m'en arrachent pas. Mais en visionnant le trio de Quasimodo, de Frollo et de Phoebus chantant une complainte d'amour douloureux pour la même femme, je repense à ces jeunes Shangaiens et à la passion avec laquelle ils se sont jetés dans leur entreprise, la passion avec laquelle ils chantaient, et je me souviens d'une émotion intense qui parcourait le public et qui me traversait aussi.
Les mélodies de Richard Cocciante, du reste, il faut l'avouer, ont cette qualité de vous étreindre le coeur, à l'italienne. Elles ont un aspect Bel Canto du Top 50, qui font vibrer les foules avant le passage tour de France. La moquerie est aisée, mais il se trouve que ces chansons ont tout pour émouvoir ces grands sentimentaux de Chinois. Et moi, c'est de repenser à eux, ainsi qu'aux amours douloureuses en général, qui m'émeut ce soir.
Tout est question d'émotion, vraiment. Il faut lire les commentaires en anglais qui suivent la vidéo de YouTube. Des gamins de tous pays, ne comprenant rien à la langue de Victor Hugo, râler de plaisir et d'envie de pleurer devant "la plus belle chanson du monde".
Malgré tout, il ne faut pas bouder son plaisir, car peut-être qu'en écoutant les chansons des gens qui nous sont proches, on les comprend mieux.