Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.

Pourquoi Victor Segalen n'arrive pas a percer ? C'est un etrange phenomene, que celui de Segalen. Voyageur, medecin, interprete et archeologue, l'ecriture etait tout pour lui et cette ecriture cherche toujours ses lecteurs. Il n'est pas oublie, non plus, son nom circule toujours et va circuler de plus en plus avec l'influence du monde chinois. Voila un ecrivain francais qui, au debut du vingtieme siecle, a vraiment vecu en Chine, appris la langue, etudie l'histoire et cherche a creer une ecriture qui soit deformee, ou reformee, par la presence chinoise. Il aurait pu etre le Mallarme de la litterature du voyage, mais il semble qu'il n'y ait que les universitaires qui le lisent vraiment.
Ces jours-ci se tient un colloque sur Segalen, a l'universite Fudan. Je n'arrive a decider si c'est un succes raisonnable ou un deplorable echec. Les conferenciers sont tres bons, le lieu est tres bien, le contenu des conferences est formidables, mais voila : il n'y a presque pas de public. Si on soustrait les conferenciers et les organisateurs du colloque, on atteint peniblement 15 personnes dans la salle. Deux facultes sont pourtant directement concernees, celle de litterature comparee (ou se deroule le colloque) et celle de francais (ou je travaille). Les conferences sont bilingues et sont d'un niveau tout a fait adapte a nos etudiants.
Est-ce a dire que les Chinois se fichent de tout ce qui touche de pres ou de loin la culture ? La litterature ? La litterature etrangere ? Est-ce que la communication n'a pas ete a la hauteur ? Peut-etre aussi y a-t-il des conflits ou des tensions entre les facultes ? Il y a un peu de tout cela peut-etre, mais je vois quand meme la-dessous une indifference bonhomme, triomphante. Une indifference satisfaite, repue. On reproche aux etudiants de ne pas lire assez, de ne pas travailler suffisamment, mais ce n'est pas de leur faute, ils sont simplement adaptes a leur environnement. Le systeme dans lequel ils sont ne privilegie pas le savoir, la recherche autonome, la pensee, la curiosite. Le manque de curiosite est presque une qualite en Chine, ce n'est en tout cas pas vu comme un defaut. Dans ce contexte, les colloques ne semblent etre la que pour la frime, pour imiter ce qui se fait dans le grand monde.
Ce n'est pas Segalen qui s'en plaindrait, lui qui avait tant de mepris pour le public. C'est sans doute quelque chose de cet ordre qui lui manque pour devenir un vrai classique : il n'avait ni le genie d'un Mallarme qui donne envie de faire l'effort de lecture pour atteindre ses idees, ni la simplicite qui permettrait a chacun de le lire au premier degre. De plus, ce qu'il deteste, ce qu'il meprise, c'est exactement ce qui est le meilleur. Je m'explique. Il dit ne surtout pas vouloir faire une litterature de descriptions exotiques, de sujets picturesques etc. mais ce sont ces descriptions de l'architecture chinoise, dans ses lettres, qui me paraissent les passages les plus interessants. De meme son recit de voyage L'equipee, possede a mes yeux plus de valeur litteraire que son roman a la construction savante mais datee, et au style quand meme un peu emprunte.
Mais permettez-moi de vous prevenir, chers amis : commencez des maintenant a ressortir vos vieux exemplaires de Steles et de Rene Leys, car vous n'avez pas fini d'en entendre parler et vous aurez souvent l'envie d'y revenir faire un tour.
