Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Quand on veut lutter contre le plagiat en Chine, on se heurte à une lourde incompréhension. Tout le monde s'accorde pour rejeter la triche, dans un premier temps. Puis des professeurs vous disent : "Les étudiants ne peuvent pas copier un texte, ils doivent le transformer à leur façon." Un autre ajoute : "On pourrait fixer un pourcentage : si plus de cinquante pourcent du texte vient des mots mêmes de l'étudiant, c'est acceptable." Je prends alors le livre qu'il a entre les mains et lis les premières lignes en substituant les mots que je vois par des synonymes. "Ai-je pensé, ici ? Ai-je produit une réflexion ? Non, et le texte est pourtant cent pourcent le mien."
Il suffirait alors de prendre des textes à droite et à gauche, de remplacer des poignées de mots par des synonymes, de faire du collage et du bidouillage. C'est ce que beaucoup font, de leur propre aveu, avec l'épreuve obligatoire de politique, qui consiste, si j'en crois mes amis, à du râbachage marxiste. Ils ne veulent pas y passer trop de temps.
Dans une langue étrangère, le plagiat est rendue plus aisé par le fait qu'il faut un niveau de langue très élevé, il faut quasiment êre francophone natif ou en tout cas très bon bilingue, pour distinguer entre une page de français correct, ponctué de tournures soutenues ou universitaires, et une page écrite par un professionnel de la plume, chercheur, journaliste, écrivain ou rédacteur.
Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Qu'on ne s'y trompe pas, c'est une question qui dépasse de loin mon activité de professeur : elle est liée à l'attitude générale des Chinois avec le copiage, la reproduction, le piratage, mais aussi avec l'innovation, la création, la fiabilité intellectuelle.
En plein débat sur la propriété intellectuelle, qui s'impose en Chine et à l'OMC, j'entends une étudiante me dire : "Mais Guillaume, quelle conséquence y aura-t-il si nous avons des idées trop profondes ?
- Aucune, rassurez-vous. Personne ne peut avoir d'idées trop profondes.
- Tu dis qu'il ne faut pas copier, mais si, par extraordinaire, j'avais les mêmes idées qu'un auteur, que se passerait-il ?" Les bras ne m'en tombent plus depuis belle lurette. Une autre étudiante s'était offusquée de la sorte : "Ecoute, quand j'ai lu ce texte, je trouvais que j'avais les mêmes idées que lui, exactement, alors d'accord pour transformer un peu, mais enfin, nous pensons la même chose, donc nous disons presque la même chose..." J'aime beaucoup ce : "j'ai trouvé que nous avions les mêmes idées." C'est comme moi quand j'ai lu Spinoza ; si je l'avais rencontré je lui aurais dit : "Monsieur, c'est bien simple, je pense exactement comme vous !"
Je sais que cela fait un peu cliché, ce que j'écris là, alors je précise, par souci de correction politique, que tous les étudiants chinois ne plagient pas, qu'ils ne manquent pas d'intelligence tant s'en faut, que s'ils plagient c'est sans doute dû à des habitudes culturelles respectables par ailleurs (respect de l'autorité, apprentissage par l'imitation des maîtres, par la reproduction des gestes, humilité de sa propre individualité) ainsi qu'à des pressions sociales historiques (le danger de penser par soi-même dans un régime où le débat nest pas de mise.)
Toujours est-il que s'inspirer de l'idée d'un auteur, l'analyser, la faire sienne en l'intégrant à une problématique qu'on a élaborée soi-même, faire une citation claire avec la référence et avancer tout seul dans la production individuelle d'un texte bien construit, à la fois rigoureux et personnel, c'est une chose d'une difficulté insondable, mais quand on sait le faire, on est vraiment armé pour la vie.