Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Un après-midi, un professeur d’une grande école de commerce est venu faire passer des entretiens à mes étudiantes de quatrième année. Des « entretiens de personnalité », ce qui n’est pas rien quand on sait que pour entrer à Sciences Po, les étrangers n’ont plus d’examen écrit à passer, mais seulement un entretien oral, où le candidat doit se présenter sous un jour plutôt favorable. « - Pouvez-vous nous parler de vous en quelques mots ?
- Je suis une fille comme les autres. Je suis quelqu’un d’ordinaire, tout ce qu’il y a de banal.
- Vos parents seraient-ils fiers de savoir que vous vous trouvez banale ?
- Oui. » Trois ou quatre filles se sont succédé en donnant la même image d’elles, de petites filles sages, sans histoire. La banalité est peut-être vue comme une valeur, en Chine. En tout cas il apparaît clairement qu’il ne faut pas se présenter en bombant le torse. Le voyageur pense, à première vue, être en présence d’une différence culturelle, que les Chinois ont une culture de l’effacement de l’individu, à la différence des jeunes loups occidentaux qui savent valoriser leurs points forts. Mais le voyageur suspend son jugement un instant… Si on lui demandait de se présenter, il dirait aussi qu’il est ordinaire, car enfin, tout ce qu’il fait, d’autres l’ont fait avant lui. Tout ce qu’il aime, d’autres l’aiment aussi, et il pense de la même manière que les autres. Le professeur ne tient pas sur son siège.
« - Enfin, regardez-vous, mademoiselle, vous êtes à l’université de Fudan. En quatrième année de cette prestigieuse maison. Vous savez combien vous êtes dans cette situation ? Vous êtes tout sauf banale.
- Ah ? » Passage nécessaire de la fabrication des élites : créer de l’exception, faire croire à un petit nombre de gens qu’ils sont à part. Je ne me lasse pas d’observer ce phénomène archaïque.
J’y songe : jamais on ne m’a posé de ces questions pointues sur moi-même, jamais on m’a demandé de m’exprimer sur ce que les autres pensaient de moi, et sur ce que je pensais de mes amis, et si mes amis disaient du mal de moi. Et pour cause ; à qui demande-t-on ces choses-là ? Aux êtres d’exception, exclusivement, aux futurs chefs et aux futurs cadres. « - Aimez-vous prendre des risques ? » Ah ! Là j’ai une réponse, pensai-je. Demandez-moi ! Demandez-moi ! J’aurais des trucs à dire sur le risque. Les risques qu’on prend et qui changent notre vie, ainsi que les petites et grandes lâchetés avec lesquelles on doit composer. L’étudiante est un peu ébranlée : « - Pardon ?
- Avez-vous déjà pris des risques, dans votre vie, quels genres de risques ? - Non, je n’aime pas les risques. - Comment réagissez-vous quand des amis vous font du mal ? - Hein ? - C’est une hypothèse. Je ne dis pas que quelqu’un vous a fait du mal. Comment réagiriez-vous ? - Pourquoi faire du mal ? » Mes étudiants ont eu une vie si protégée, depuis l’enfance. L’idée du conflit ne les touche pas, et le professeur français ne leur parle que de conflits et de crises. Elles n’ont aucune idée de la raison pour laquelle on leur parle sur ce ton, et pourquoi leurs réponses semblent mettre ce professeur en colère. « -Vous voulez une vie simple et calme, mais la vie est tout sauf simple et calme, mademoiselle. La vie, ce sont des conflits qu’il faut résoudre. Et moi, si je suis chef d’entreprise, je ne veux pas embaucher quelqu’un de banal, quelqu’un d’ordinaire. J’ai besoin de quelqu’un de réactif. »
Dans la nuit qui a suivi, je me suis réveillé à trois heures du matin, et me suis fait passer un sévère entretien. Etes-vous réactif, me suis-je demandé ? Et si on vous fait du mal, hein ? quelles sont vos réactions ? Ne pensez-vous pas que vous êtes un égoïste, au fond, un être infécond et sans ressort ? Franchement, ce n’est pas un peu facile, votre vie ? Dites, vous vous croyez malin, à critiquer les élites comme vous le faites ? Vous ne croyez pas que vous vivez sur votre propre planète ? Moi, si je suis un chef d’entreprise, je ne veux pas de gens comme vous, je vous le dis tout de suite.
Mon Dieu ce que j’ai dégusté !