Des mini-reportages sur les façons de vivre, de penser, d'étudier, d'aimer en Chine. Des petits billets pour montrer une Chine plurielles, diverses et contradictoire.
Pendant que l'écrivain parlait, accompagné de sa charmante traductrice, un étudiant juste en face de lui, assis à la table ronde, dormait. La tête renversée en arrière, la bouche ouverte, il n'avait pas cherché à dissimuler sa fatigue.
L'écrivain n'avait pas commencé depuis plus de quinze minutes que je pouvais compter trois dormeurs dans la salle.
C'est alors que m'apparut cette évidence : les Chinois dorment beaucoup dans les lieux d'études. Je m'y étais tellement habitué que je l'avais intégrée à mon rapport avec eux, et l'avais occultée en fin de compte.
Pourquoi personne ne le réveille-t-il pas ? Par pur respect des convenances, je ne sais pas, par politesse pour l'écrivain étranger qui lui fait l'honneur de traverser le monde pour lui parler de Baudelaire. Non, cela ne viendrait pas à l'idée, et c'est très bien comme cela. J'ai toujours détesté qu'on réveille les gens, en classe ou en soirée.
Malgré tout, je me suis demandé ce que l'on penserait si l'on était en Europe. Mettons, en Grande Bretagne. Imaginons trois étudiants en train de dormir, sur une assemblée de cinquante personnes. On penserait de suite que ce sont de jeunes fêtards qui ont trop bu la veille.
En Chine, le dormeur a une autre image. Spontanément, on se figure qu'il a travaillé toute la nuit, penché sur des livres, dans une petite lumière qui lui bousille les yeux. En réalité c'est inexact, les étudiants les meilleurs sont ceux qui savent être en forme quand ils ont cours, mais la réputation et la force de l'image sont là, puissantes et mystérieuses.
Ô, conférenciers qui viendrez à Shanghai et dans les autres provinces fleuries, laissez dormir les jeunes Chinois, qui signent, par cette échappée de la conscience, leur différence culturelle et leur exception française à eux.