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9 mars 2009 1 09 /03 /mars /2009 22:55


Son nom français est Amélie, je l'ai rencontrée lorsque j'étais son professeur étranger, en 2006. Elle était en deuxième année de français et sa classe s'est avérée une des meilleure classe que l'on pouvait imaginer. Mais j'en ai déjà parlé.
Elle, Amélie, a un destin particulier puisqu'elle est née et a passé son enfance dans la région la plus pauvre et la plus occidentale de la Chine, avant d'arriver, après d'assez nombreuses vicissitudes familiales, à l'université de la ville la plus riche et la plus à l'est de la Chine. Elle a traversé le pays dans ses grandes longueurs et parle un français très précis, à la prononciation impeccable.
Elle voudrait devenir professeur et j'espère qu'elle réalisera ses rêves, même s'il faut mettre en garde les bons élèves : qu'ils se méfient de leurs propres souvenirs d'élèves car il faudra travailler avec des jeunes gens qui ne seront pas aussi soucieux de plaire qu'eux-mêmes l'étaient.
Ecoute bien ton ancien professeur étranger, petite Amélie. Pour être un bon prof, il faut comprendre les mauvais élèves, les réfractaires, les insolents, les cancres, les bornés, les enragés, ceux qui pensent à côté des systèmes mis en place, et ceux qui ne pensent pas du tout. Il faut les comprendre pour qu'ils ne ruinent pas l'ambiance d'une classe, et pour faire éclore les qualités qu'ils ont en eux, s'ils en ont.
Amélie, elle, avait tout de la bonne élève, appliquée, anxieuse d'être dans les temps et dans les clous, toujours enthousiaste et prompte à venir en aide à ses camarades. Une petite perle que j'ai suivie pendant deux ans et qui, de presque enfant, est devenue une quasi chercheuse, capable d'entreprendre un mémoire sur l'identité sexuelle dans Le Rouge et le Noir.
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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 12:49
Je me souviendrai toujours d'elle.
Chaque fois que je prononçais les mots "droits de l'homme", elle faisait entendre un petit ricanement. Je la regardais alors, mais son sourire était juste amusé, pas méchant du tout.
Elle était une des meilleures étudiantes de français cette année-là, donc c'était une des meilleures francophones de Chine.
Un jour, nous étudiions des textes d'histoire. Mon but était de faire réfléchir les étudiants sur l'indépendance de la recherche, et donc sur la possibilité pour un historien, et même pour un dirigeant, de critiquer son propre pays. Comme j'étais étonné du fait que les Chinois ne reconnaissaient jamais le moindre tort à la Chine, dans toute son histoire, je voulus montrer qu'à l'école française, on apprend que la France a été coupable. Dans un manuel d'histoire de lycéens, nous étudiâmes la mémoire de la deuxième guerre mondiale en France. En particulier, le discours de Jacques Chirac de 1995, où il reconnaît que l'Etat français a "commis l'irréparable" vis-à-vis de la communauté juive.

"La France, patrie des droits de l'homme..."
Rire de mon étudiante.

Riait-elle de la prétention de la France à se nommer elle-même "patrie des droits de l'homme" ? Riait-elle de la contradiction inhérente à nos peuples, qui disent promouvoir de beaux principes et qui commettent - parfois même au nom de ces principes - les pires atrocités ? Riait-elle de la notion même de droits de l'homme ? Riait-elle par gêne ?

Je n'ai jamais su ce qui la faisait rire. J'aurais dû le lui demander, mais je ne voulais forcer sa timidité et sa discrétion.

Je garde ce souvenir vivace car, par ce rire, elle résistait absolument à mon cours. Elle ne laissait rien pénétrer en elle, elle ne se laissait pas contaminer pas quelque idéologie que ce soit. Elle était du Parti communiste, et son rire était peut-être la meilleure expression de l'indécision qui préside en Chine sur cette question.

D'un côté, on dit que les droits de l'homme ne sont pas une bonne idéologie, qu'ils sont l'émanation de la bourgeoisie et des rapports de production capitalistes (le marxisme est toujours vivant à l'université, contrairement aux apparences que donnent le pays, à l'extérieur).  

D'un autre côté, on dit que les droits de l'homme sont respectés en Chine, autant qu'ailleurs.
D'un autre côté, on dit qu'il faut laisser du temps aux Chinois, qu'ils sont sur la voie de les faire respecter.
D'un autre côté, on dit qu'il faut élaborer une théorie des droits de l'homme "avec des caractéristiques chinoises".
D'un autre côté, on dit que les droits de l'homme ne sont qu'une façade derrière laquelle se cachent des diables et des criminels.
D'un autre côté, on dit que la Chine est le seul pays à avoir respecté le droit des peuples, en 5000 ans d'histoire, et n'a de leçon à recevoir de personne.
D'un autre côté, on dit encore autre chose.

C'est peut-être parce que, dans l'esprit de jeunes Chinois, les mots "droits de l'homme" résonnent de tant de confusions, de tant d'échos contradictoires, que mon étudiante avait choisi le rire.
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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 23:46







photos : Zoé
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24 août 2008 7 24 /08 /août /2008 22:31
Les étudiants chinois s'attachent à leurs professeurs d'une manière qu'on ne connaît pas en Europe. Une affection mêlée à un respect moqueur composent le fond d'une relation pédagogique très individualisée.
Contrairement à ce qu'on dit souvent, les Chinois aiment les individus et ne se pensent pas seulement sous l'angle du groupe, de la masse, de la nation. Ils aiment les échanges privilégiés avec quelqu'un, même si parfois cela peut confiner avec un désir de privilège, un désir d'appartenir à je ne sais quels happy few.



Des mois après avoir quitté un lieu de vie chinois, pour un autre ou pour un autre pays, on continue de recevoir des lettres, des messages, des images, des visages, des paysages, des rivages, des plumages, des éléments de langage.
Et le voyageur est moins étonné par l'incroyable succès que rencontrent les Chinois et les Chinoises avec leurs amis étrangers en Europe. 
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9 août 2008 6 09 /08 /août /2008 11:29

Voilà les étudiants en question. A un individu près, on pourrait dire les étudiantes en question. Nous posons devant l'université de Nankin, à la fin d'un petit voyage que nous effectuâmes ensemble dans la capitale du sud. 
Cinq minutes plus tard, nous nous embrassâmes et nous nous quittâmes. Eux retournaient à Shanghai, et moi je restais encore un peu à Nankin, en compagnie de la personne qui tenait, à ce moment précis, l'appareil photo.
C'est avec émotion que je regarde cette photo de classe, car ce groupe d'étudiants étaient en tout point exceptionnel. L'ambiance y était très bonne, tout le monde y avait sa place, des plus coquettes aux plus discrètes, des profils les plus heureux aux destins les plus difficiles. Leur capacité de travail et d'adaptation aux méthodes nouvelles étaient étourdissante. Leur niveau de français ferait pâlir les dirigeants des meilleures universités du monde.
Ils écrivaient des choses extraordinaires, si on leur demandait de puiser dans leur ressources : des essais étonnants sur Stendhal, sur Baudelaire, sur la philosophie chinoise. Et une gentillesse continuelle, une affection de tous les instants, qui se concrétisait par des cadeaux de toutes sortes, mais surtout des dessins, des poèmes, des calligraphies, des petites choses confectionnées dans leur dortoir.
Des étudiants d'un autre âge, d'un autre continent. Des étudiants sortis d'un rêve.
La plus grande des gentillesse, la plus émouvante pour un professeur, ce fut le sérieux et l'investissement qu'ils mirent dans les travaux que je leur demandais de faire. Ce fut la franchise et l'ouverture de nos conversations, parfois politiques et extrêmement sensibles. Des conversations où nous mettions à nu nos différences de culture et nos divergences idéologiques. Ces étudiants ont su faire l'effort de comprendre, et de supendre un peu leur jugement, ce qui est rare dans un système où la suspension est dangereuse.
Le souvenir de ces jeunes gens, parmi de nombreux autres, m'empêchent aujourd'hui, de manifester, la conscience tranquille, en hurlant des slogans "anti-chinois". Il faut lutter, c'est vrai, et contribuer à changer les choses, mais il ne faut pas oublier de rencontrer et de connaître ces Chinois qui vous rendent optimiste.
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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 03:13
Les départs de Chine sont toujours un peu déchirants. Surtout pour les professeurs qui voient venir vers eux des théories d'étudiantes pimpantes, toutes plus adorables les unes que les autres, se frotter à eux commes des chattes pour témoigner, la larme à l'oeil, de leur tristesse à devoir se séparer. Cela m'était déjà arrivé à Nankin, avec de merveilleux étudiants pleins de poésie, les textes de Neige, la tendresse des uns et des autres. Cela recommence, amplifié, à Shanghai, puisque j'y suis resté un an de plus et que j'ai eu davantage de temps à consacrer aux équipes de Fudan. Hier a eu lieu la cérémonie de clôture de la "classe élites". Les étudiants, que j'ai vu neuf heures par semaine pendant deux ans, montait une comédie musicale. Ils m'ont réservé un accueil très chaleureux, au milieu de tous les discours officiels et des rituels diplomatiques de rigueur. Applaudissements bruyants, gerbe de fleurs, embrassades, les étudiants ont voulu, non casser le protocole, mais le dynamiser, le réchauffer en offrant une émotion qu'eux seuls pouvaient apporter. La figure du professeur était un peu la seule qui pouvait fédérer les besoins d'affection, d'expression et d'émotion qui sont générés par la constitution d'un groupe. Ils m'avaient demandé d'écrire un discours, et de l'envoyer en avance, pour qu'ils puissent le traduire (et peut-être s'assurer que je n'y disais rien d'inapproprié). C'est ce discours que je reproduis ci-dissous. J'aurais pu être plus court, plus sobre et plus collectif. Plus léger et moins prétentieux. Mais il y avait bien assez de discours mesurés, pleins de remerciements plus ou moins sincères. J'ai profité de mon rôle d'électron libre, de sage précaire, pour écrire quelques mots centrés sur les étudiants. Il n'y a qu'eux qui m'ont vraiment importé et je voulais leur rendre hommage sans excès de pudeur. Alors c'est peut-être excessivement impudique, je ne sais pas. A vous de juger. Université Fudan, lundi 23 juin 2008 Chers amis, C’est avec émotion que je prends la parole devant vous. Nous allons nous quitter après deux années de travail intense. Avec les étudiants, nous nous sommes vus trois fois par semaine pendant deux ans, c’est beaucoup, c’est comme si nous avions vécu ensemble. Pour moi, ils sont un peu des membres de ma famille, et pour eux je suis peut-être, en plus d’un professeur, une sorte d’oncle… Cela a été un véritable plaisir de vivre toutes ces heures avec vous. Nous avons beaucoup travaillé, beaucoup ri, beaucoup lutté contre le sommeil, beaucoup lutté contre la faim, et je ne vous ai jamais dit combien vous avez été importants pour moi. Pour mieux voir la Chine, d’abord, et pour y être heureux. Mon voyage de quatre ans dans votre pays a été extraordinaire. J’ai énormément appris, énormément regardé, observé, énormément cherché à comprendre. Et j’ai très peu compris. Mais grâce à vous, à ce que vous m’avez dit, grâce à ce que vous avez écrit, grâce à ce que vous ne m’avez pas dit, grâce à vos gestes, vos visages, vos regards, votre présence, j’ai l’impression d’avoir pénétré une partie du monde chinois que peu de gens ont la chance de découvrir. J’ai découvert avec vous la jeunesse d’un pays qui se transforme profondément, une jeunesse qui nourrit de nombreux espoirs pour l’avenir, mais aussi de nombreuses craintes, parfois des angoisses et des souffrances. J’ai surtout été touché par votre incroyable positivité, votre combativité respectueuse, votre calme optimiste, votre gentillesse espiègle. Quand j’étais fatigué, c’est vous qui me donniez de l’énergie. Quand j’étais de mauvaise humeur, vous me pardonniez et vous saviez me redonner de la joie. Je souhaite à tous mes amis d’avoir l’occasion de faire ce beau métier de professeur avec des étudiants comme vous. La classe élites m’a aussi permis d’observer de l’intérieur un travail de coopération universitaire entre deux pays. Cela m’a beaucoup plu et m’a beaucoup apporté. Je n’ai été qu’un professeur, sans pouvoir de décision et sans connaissances très vastes dans ce domaine, mais l’impression que j’en retire, c’est que la grande force de l’université chinoise, ce sont ses étudiants. L’université chinoise peut se reposer avec confiance sur eux pour se développer. Les étudiants chinois ont su forcer mon admiration, mon affection, et c’est avec sincérité que je leur souhaite un brillant avenir.
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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 01:12

Certains professeurs enseignent encore les langues étrangères de sorte que les étudiants ne réfléchissent pas, que toutes les phrases qu’ils prononcent soient, si possible, vides de sens. Les textes sur lesquels ils s’appuient sont eux aussi soigneusement vidés de tout contenu culturel, ou intellectuel, ou autre. Les compositions demandées ne sont jugées que d’un point de vue purement formel et de la correction de la langue.

De grands efforts sont fournis pour retirer tout intérêt à l’apprentissage du français, et à le rendre uniquement technique, mécanique. Alors que nous sommes environnés de textes intéressants, que les manuels scolaires regorgent d’écrits à la fois pertinents pour s’ouvrir l’esprit, et utiles pour la progression linguistique, nos professeurs préfèrent créer ex-nihilo des productions qui répondent à des critères de stricte nullité culturelle.

Un jour, on vient me demander de corriger un texte qui était destiné à devenir une base d’étude pour retravailler telles ou telles structures de langue. Je m’exécute, mais très vite je demande : « Qu’est-ce que c’est censé être ? Un discours public ? Une lettre ? Un article ? Une production universitaire ? » On me répond que c’est un peu tout ça en même temps, mi écrit mi oral, que c’est juste pour s’entraîner. Ce fut une des mes grandes expériences chinoises : les phrases n’étaient que des manifestations de surface, elles jouaient la comédie de la jovialité, de l’argumentation, de l'émotion, mais sans aucune espèce de contexte communicatif. C’était du vide monté en épingle, venant de nulle part et exprimé pour personne.

Cela peut aller très loin, si loin que le voyageur n’en croit pas ses oreilles. Les étudiants préparent une rencontre avec des étrangers en apprenant par cœur des phrases qu’il faudra répondre dans les conversations prévues à l'avance. On leur apprend aussi ce qu’il faut dire sur leur propre université, sur leurs professeurs, ce qu’il faut dire à la fin, lorsqu’ils remercieront et partiront. C’est hallucinant : si un étudiant cherche à dire la même chose avec d’autres mots, le professeur le reprend et lui fait répéter les formules ad nauseam jusqu’à le faire atteindre à l’état de non pensée idéal.

Quand on sait que ces choses existent encore en Chine, il me semble que l'on comprend mieux beaucoup d'autres choses. 

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11 mai 2008 7 11 /05 /mai /2008 13:42

Il paraît qu'il est de bon ton de décourager les jeunes gens qui veulent enseigner notre langue et notre culture à l'étranger. De mon côté, je vous dis que si la Chine vous attire, allez-y, allez-y de toute votre force, elle vaut immensément le coup. Mais qu'on me permette de donner quelques conseils.
Les universités recrutent souvent des profs français. Chaque rentrée universitaire, il y a dans le pays un grand renouvellement des "lecteurs étrangers", car ceux-là ne restent en général qu'un an, et rares sont ceux qui restent plus de deux ans. Pour être embauché, assurez-vous d'être titulaire d'un master.
Ne cherchez votre université depuis la France, car les Chinois aiment que cela se passe par relations. Alors que l’on cherche mon remplaçant pour l’an prochain, mes supérieurs répugnent à lancer une annonce officielle. Ils préfèreraient que quelqu’un émerge du tissu de relations qui entoure et enveloppe la fac. Donc, mon conseil serait que vous veniez d'abord en Chine, à l'aventure par exemple, avec un visa de touriste, et qu'une fois sur place vous circonveniez le monde universitaire, vous vous fassiez connaître, vous offriez des coups à boire, vous proposiez vos services pour des interventions extérieures dans les amphis et les classes, etc. Bref, vous entrez dans un réseau.

Avec les étudiants chinois, il est bon d’être affectueux car leurs relations aux professeurs est familiale, et en quelque sorte un peu filiale. L'université n'est pas un lieu d'autonomie, les étudiants sont encore extrêmement protégés et ils attendent des profs des sentiments, de la chaleur, de la communication. Ils préfèreront toujours un joyeux médiocre à un brillant savant qui ne s'occupe pas d'eux. Selon votre sexe, votre âge et votre personnalité, vous prendrez à leurs yeux le rôle de mère, de père, d’oncle ou d’ami. S’il est bon de jouer ce rôle affectif, une mise en garde s'impose toutefois : il faut savoir gérer des moments de crise, de tension, de déception ou de colère, qui vous tomberont dessus sans que vous vous y attendiez. Dans ce cas, l'affectivité de départ trouble les choses, et il est nécessaire qu'une espèce de conscience professionnelle préside aux effusions. Le jeune prof qui a séduit sa classe en deux heures et qui pense, pendant un mois, maîtriser la situation, peut être très vite débordé, ou désemparé, devant une attitude collective qu’il ne comprend pas. Il se croyait aimé, il ressent un rejet ; il se croyait respecté, il a l'impression qu'on se fout de lui ; il doit savoir garder son calme et, s’il exprime son mécontentement, ce doit être en tant que professeur et avec mesure, et non avec l'amertume qu'on se permet d'avoir avec les amis, ou les membres de la famille. Vous serez toujours un étranger et si vous vous énervez, on ne vous comprendra pas. 

Il faut savoir durer. Séduire, ou conquérir une classe pendant un cours, c’est facile, rester sur une bonne dynamique pendant quelques semaines aussi, surtout avec les Chinois qui peuvent être disciplinés et accueillants. Mais la temporalité est problématique. De nombreux professeurs ne tiennent pas longtemps, que ce soit pour des raisons de tensions avec les étudiants, ou avec les collègues, ou avec les supérieurs, ou avec l’administration ou avec le consulat. C’est au point que je considère que le meilleur critère pour juger des profs en Chine est : tenir. Durer, ne pas céder à l’usure, ne pas se répéter, ne pas ennuyer les étudiants, ne pas s'ennuyer des étudiants.

photo Michel Jeannès ©
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9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 00:56

Pendant que l'écrivain parlait, accompagné de sa charmante traductrice, un étudiant juste en face de lui, assis à la table ronde, dormait. La tête renversée en arrière, la bouche ouverte, il n'avait pas cherché à dissimuler sa fatigue.
L'écrivain n'avait pas commencé depuis plus de quinze minutes que je pouvais compter trois dormeurs dans la salle.
C'est alors que m'apparut cette évidence : les Chinois dorment beaucoup dans les lieux d'études. Je m'y étais tellement habitué que je l'avais intégrée à mon rapport avec eux, et l'avais occultée en fin de compte.
Pourquoi personne ne le réveille-t-il pas ? Par pur respect des convenances, je ne sais pas, par politesse pour l'écrivain étranger qui lui fait l'honneur de traverser le monde pour lui parler de Baudelaire. Non, cela ne viendrait pas à l'idée, et c'est très bien comme cela. J'ai toujours détesté qu'on réveille les gens, en classe ou en soirée.
Malgré tout, je me suis demandé ce que l'on penserait si l'on était en Europe. Mettons, en Grande Bretagne. Imaginons trois étudiants en train de dormir, sur une assemblée de cinquante personnes. On penserait de suite que ce sont de jeunes fêtards qui ont trop bu la veille.
En Chine, le dormeur a une autre image. Spontanément, on se figure qu'il a travaillé toute la nuit, penché sur des livres, dans une petite lumière qui lui bousille les yeux. En réalité c'est inexact, les étudiants les meilleurs sont ceux qui savent être en forme quand ils ont cours, mais la réputation et la force de l'image sont là, puissantes et mystérieuses.
Ô, conférenciers qui viendrez à Shanghai et dans les autres provinces fleuries, laissez dormir les jeunes Chinois, qui signent, par cette échappée de la conscience, leur différence culturelle et leur exception française à eux.  

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27 mars 2008 4 27 /03 /mars /2008 17:31

Hier déjà, une amie m’offrait un joli livre, sans même savoir la date qui approchait. C’était une préfiguration de la journée d’aujourd’hui.
Ce n’est pourtant pas mon anniversaire. Mes étudiants savaient qu’il approchait mais qu’ils ne pourraient pas me voir le jour où il tombait, et ils m’ont préparé une surprise. Un gâteau au chocolat, une carte, un cadeau et un dessin de moi en train de bouder. Le titre du dessin dit en fait « Guillaume en pleine méditation ». Surpris et sincèrement touché, je leur ai fait un discours de remerciement qui était à la limite de la déclaration d’amour. Les étudiants chinois, et cette classe plus qu’une autre, sont si attachants que le professeur précaire a envie de rester près d’eux quelques années de suite, pour les voir grandir et s’épanouir. J’ai embrassé toutes les filles, c’est-à-dire la quasi-totalité du groupe, et j’en ai profité, après la tournée des bises, pour leur donner quelques indications sur la technique de la bise à la française. Cela n’a l’air de rien, mais pour des gens qui n’ont jamais fait cela, c’est un geste compliqué et très gênant. Beaucoup d’Asiatiques ne savent pas s’y prendre. Deux visages qui se rapprochent au point de se toucher, c’est un petit scandale, une véritable rupture avec la distance respectueuse qu’on apprend à respecter entre les individus. J’ai toujours pensé qu’il fallait que les profs étrangers le leur apprennent, à des fins culturelles. Après avoir montré les quelques mouvements qu’il fallait éviter, les conseils donnés à ceux et celles qui portaient des lunettes, les différentes approches, je les ai encouragés à pratiquer entre eux, dans leur dortoir.

L’après midi, mes collègues me donnèrent rendez-vous dans un restaurant, et ce fut un dîner en mon honneur, là aussi en avance sur mon anniversaire. Pour la première fois de ma vie (mais la Chine aura été l’autre pays de mes premières fois, après la France de mes jeunes années), des collègues avaient commandé un gâteau avec mon prénom écrit au chocolat. Comme dans les films, pensais-je. Nouveau discours de remerciement, où je voulais, du plus profond de mon cœur, surtout en ces temps où la politique risquait de crisper nos relations, leur signifier combien l’environnement de travail qu’ils m’offraient m’était précieux.

A bien y regarder, depuis que je gagne ma vie, ou plutôt depuis que je travaille, puisque je travaillais avant que d’être tout à fait indépendant, c’est avec les Chinois que j’ai été le plus heureux. Et ceux-là en particulier, à la fois ceux qui forment mon équipe et ceux qui remplissent mes classes, je pense à eux ce soir avec beaucoup d’émotion.

Mon anniversaire venait à point nommé pour leur dire que, quelles que soient nos divergences politiques et idéologiques, ce qui nous unissait était beaucoup plus beau que ce qui nous séparait.

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