Dimanche 8 juin 2008
Je sais que j'ai déjà fait le coup plusieurs fois, mais là c'est sûr, c'est officiel de tous les côtés. Je quitte la Chine dans un mois, jour pour jour.
Je pars du pays où j'ai réalisé plusieurs de mes rêves de gosses pour aller réaliser un autre rêve : celui d'aller écrire une thèse, et de passer mon temps à cela. Une bourse m'a été généreusement offerte pour que je puisse vivre dans les bibliothèques et les colloques pendant trois ans.
Alors je quitte la Chine et c'est un peu dur. Je sais déjà combien certaines choses vont me manquer, certains visages, certaines voix, une affection dans les contacts. Les massages de pieds, les fruits dans la rue, les restaurants pas chers et délicieux, le son du chinois, la tête des Chinois, le jour qui commence dès 5h30, les soirées au Face.
J'ai choisi de ne pas organiser de fête de départ, sauf quelques apéro pour discuter le bout de gras avec ceux qu'on ne croise pas souvent hors des occasions professionnelles. Mais sinon, pas de fêtes, d'abord parce que je n'aime pas trop cela, et ensuite parce que je ne me vois pas très joyeux à l'idée de fêter le fait même que je vais quitter tout ça.
Les différences culturelles impromptues, celles qu'on n'avait pas prévues, les réactions anti-françaises stupides, les déchaînements irrationnels ou le sentimentalisme dégoulinant, tout cela qui, sur le moment, vous fait fuir, mais qui, à terme, après avoir passé la crainte de devenir fou ou dégénéré, vous marque et dessine une nouvelle image de la Chine, encore plus attachante que celle qu'on s'était faite avec les paroles avantageuses lues ou entendues. Ces crises, ces folies, ce nationalisme borné, cette fierté démente, cette arrogance sont en fait les symptômes d'une société qui se transforme et qui a du mal à trtrouver des repères. Alors les gens se recroquevillent sur de pseudo-traditions qui n'ont rien de traditionnelles, ou qui n'ont rien de chinoises.
Jamais je n'aurai eu autant le sentiment du travail colossal qu'une nation doit accomplir, à certaines époques de son histoire. Nous sommes dans le moment chinois de l'humanité, où les problèmes sont affreusement graves, nombreux et intriqués. Il y a trop de Chinois, ils doivent absolument baisser de nombre, et en même temps la population vieillit, ce qui va rendre la charge trop lourde pour les générations à venir. Ils doivent se développer économiquement mais en arrêtant de polluer, ce qu'ils font aujourd'hui à un point tel qu'ils risquent eux-mêmes d'en crever. Ils doivent garantir la paix sociale, ce qui leur rend la démocratie indésirable, mais les dirigeants savent mieux que tout le monde combien les Chinois peuvent devenir explosif quand ils sont à bout.
Nous sommes au moment chinois de l'humanité parce que l'évolution de la Chine va déterminer notre vie à tous. Paix ou conflits majeurs, droit international ou retour à la barbarie du chacun pour soi, planète sur la voie du salut ou pollution globalisée. Les Chinois peuvent rendre l'avenir harmonieux s'ils parviennent à résoudre leurs défis majeurs sans catastrophe, comme ils peuvent faire sombrer le monde dans le chaos. C'est quand même excitant comme enjeu!
C'est aussi pour cela que je suis triste de partir. Il me semble qu'il faudrait justement être là et observer les choses en ce moment, et dans les années à venir. Je suis très curieux de savoir ce qui va se passer avec la crise économique, après les J.O., après l'Exposition universelle de 2010. Curieux de savoir comment vont évoluer les questions tibétaine, ouighour et taiwanaise.
Bon, je ne serai pas très loin, je pourrai toujours lire la presse.
Et puis je reviendrai souvent, car la Chine a changé ma vie, et m'a peut-être rendu plus harmonieux, moi aussi, au fond.
par Guillaume publié dans : chines
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Dimanche 25 novembre 2007

Carte-densit---Chine.jpg

L'est et l'ouest sont bel et bien marqués, à tous les niveaux. Et l'ouest est bien plus grand que l'est. Là aussi, s'il fallait tracer une ligne de démarcation territoriale, il ne viendrait à l'idée d'aucun géographe, ni d'aucun démographe, de la tracer au milieu de la masse rouge/orange qui constitue la partie la plus dense de la Chine.

Henri Michaux parlait du Chinois comme d'un être à l'âme "concave". Un être replié à l'intérieur de lui-même qui n'habite pas complètement son corps. La face, c'est un peu cela. Je montre une grande face, comme une façade baroque, derrière laquelle je me regroupe et je fais mes affaires. 
Sur cette carte, il n'est pas interdit de voir un pays qui a tracé ses frontières loin de lui-même, qui se compose une face énorme. Nulle doute que la Chine se sentirait à l'étroit dans les limites de son "espace Han". 
Il y a un art de la distance et de la respiration que les Chinois aiment entretenir vis-à-vis des étrangers. Il me semble que cette carte en est une image. Pas une preuve, pas une démonstration, pas une vérité définitive, juste une image. Dans le concert des nations, dit la population en rouge, nous voulons bien chanter notre partition mais nous ne voulons pas être engoncés.
D'ailleurs, son annexion des territoires occidentaux ne date pas de 1950, comme certaines belles âmes le disent. Il y a toujours eu une relation de vassalité, ou au moins de déférence, entre le Tibet et la Chine (de même que pour la Corée, d'ailleurs. Moi, si j'étais la Corée, je la fermerais et je ferais pas trop le malin.)

par Guillaume publié dans : chines
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Dimanche 3 juin 2007

Aujourd'hui, demain, ce sont les dates anniversaire du massacre de 1989. Le 3 juin, l'armée était envoyée pour vider les rues de Pékin, et le 4 au matin, les chars venaient nettoyer la place Tienanmen. L'armée a éliminé des centaines, des milliers d'étudiants chinois. Et depuis, combien d'individus en prison pour n'avoir rien fait qu'exprimer une opinion ? Combien de personnes torturées, condamnées à mort ? Lorsque les historiens auront le droit de regarder leur passé en face, bien des traces auront disparu et il leur faudra faire des estimations. A propos d'estimations, dans un livre d'histoire contemporaine, je lis que « la Croix Rouge chinoise parlait de 2600 morts, quelques heures après l'assaut des forces armées », mais aussi que, deux jours plus tard, le 6 juin, « le gouvernement admit que 300 personnes étaient mortes et 400 portées disparues. » Graham Hutchings, Modern China, a Companion to a Rising Power (Penguin, 2001). Trois semaines plus tard, un rapport officiel parla de « 200 morts civils, dont 36 étudiants. » L'entreprise de mensonge pouvait s'étendre et mener vers une interdiction diffuse de parler de l'événement. Que personne ne cherche la vérité, et tout se passera bien

C'est une période de doute pour moi, de tiraillement, car quand j'écris cela, je le fais avec tendresse et compassion pour les familles de ces milliers de Chinois tués injustement, et dont la mort est même niée par le pouvoir en place. Je le fais avec un sentiment de tendresse pour l'ensemble du peuple chinois que j'ai appris à aimer. Et en même temps, je sens que mes amis chinois n'aiment pas m'entendre parler ainsi, que ce langage donne une mauvaise image de leur pays et que ça les ennuie. Comme tout le monde, je n'aime pas ennuyer mes amis, alors que faire ? Le paradoxe de tout cela est que je prends le risque de passer pour un ennemi de la Chine alors même que je pleure le martyr de milliers de Chinois patriotes, qui ne voulaient qu'un peu plus de liberté, qui espéraient voir un meilleur avenir pour leur pays. Ils sont des héros pour la Chine, mais pour le reste du monde aussi, de même que tout ceux qui se battent pacifiquement pour la justice.

C'est une période de tension pour le gouvernement, car il s'agit pour lui d'interdire tout accès à la place Tienanmen, d'être prêt à écraser toute manifestation de quelque ordre qu'elle soit.

Cai Chongguo, dans son blog Journal d'un Chinois, parle de manifestations à Paris, mais je ne suis au courant de rien sur Shanghai. Si vous avez des informations, faites-les passer.

par Guillaume publié dans : chines
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