Je pars du pays où j'ai réalisé plusieurs de mes rêves de gosses pour aller réaliser un autre rêve : celui d'aller écrire une thèse, et de passer mon temps à cela. Une bourse m'a été généreusement offerte pour que je puisse vivre dans les bibliothèques et les colloques pendant trois ans.
Alors je quitte la Chine et c'est un peu dur. Je sais déjà combien certaines choses vont me manquer, certains visages, certaines voix, une affection dans les contacts. Les massages de pieds, les fruits dans la rue, les restaurants pas chers et délicieux, le son du chinois, la tête des Chinois, le jour qui commence dès 5h30, les soirées au Face.
J'ai choisi de ne pas organiser de fête de départ, sauf quelques apéro pour discuter le bout de gras avec ceux qu'on ne croise pas souvent hors des occasions professionnelles. Mais sinon, pas de fêtes, d'abord parce que je n'aime pas trop cela, et ensuite parce que je ne me vois pas très joyeux à l'idée de fêter le fait même que je vais quitter tout ça.
Les différences culturelles impromptues, celles qu'on n'avait pas prévues, les réactions anti-françaises stupides, les déchaînements irrationnels ou le sentimentalisme dégoulinant, tout cela qui, sur le moment, vous fait fuir, mais qui, à terme, après avoir passé la crainte de devenir fou ou dégénéré, vous marque et dessine une nouvelle image de la Chine, encore plus attachante que celle qu'on s'était faite avec les paroles avantageuses lues ou entendues. Ces crises, ces folies, ce nationalisme borné, cette fierté démente, cette arrogance sont en fait les symptômes d'une société qui se transforme et qui a du mal à trtrouver des repères. Alors les gens se recroquevillent sur de pseudo-traditions qui n'ont rien de traditionnelles, ou qui n'ont rien de chinoises.
Jamais je n'aurai eu autant le sentiment du travail colossal qu'une nation doit accomplir, à certaines époques de son histoire. Nous sommes dans le moment chinois de l'humanité, où les problèmes sont affreusement graves, nombreux et intriqués. Il y a trop de Chinois, ils doivent absolument baisser de nombre, et en même temps la population vieillit, ce qui va rendre la charge trop lourde pour les générations à venir. Ils doivent se développer économiquement mais en arrêtant de polluer, ce qu'ils font aujourd'hui à un point tel qu'ils risquent eux-mêmes d'en crever. Ils doivent garantir la paix sociale, ce qui leur rend la démocratie indésirable, mais les dirigeants savent mieux que tout le monde combien les Chinois peuvent devenir explosif quand ils sont à bout.
Nous sommes au moment chinois de l'humanité parce que l'évolution de la Chine va déterminer notre vie à tous. Paix ou conflits majeurs, droit international ou retour à la barbarie du chacun pour soi, planète sur la voie du salut ou pollution globalisée. Les Chinois peuvent rendre l'avenir harmonieux s'ils parviennent à résoudre leurs défis majeurs sans catastrophe, comme ils peuvent faire sombrer le monde dans le chaos. C'est quand même excitant comme enjeu!
C'est aussi pour cela que je suis triste de partir. Il me semble qu'il faudrait justement être là et observer les choses en ce moment, et dans les années à venir. Je suis très curieux de savoir ce qui va se passer avec la crise économique, après les J.O., après l'Exposition universelle de 2010. Curieux de savoir comment vont évoluer les questions tibétaine, ouighour et taiwanaise.
Bon, je ne serai pas très loin, je pourrai toujours lire la presse.
Et puis je reviendrai souvent, car la Chine a changé ma vie, et m'a peut-être rendu plus harmonieux, moi aussi, au fond.
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