J’ai enfin compris pourquoi les Japonais sont si différents des autres peuples asiatiques. Sur le Ferry, l’explication de leur jalouse unicité m’a été donnée par la mer. Mer agitée à très agitée. Je recommande à tous les voyageurs qui vont au Japon d’y aller par voie de mer, et de se mettre à la place des flottes anciennes : l’archipel est vraiment difficile d’accès et, quand on parvient à l’atteindre, les hommes sont trop exténués et terrifiés pour se battre sereinement.
Les Mongols ont essayé. Ils avaient déjà la Chine entre leurs mains, ainsi que la Corée, le Tibet, et leur empire était un des plus grand, peut-être le plus grand que le terre ait jamais vu. Ils ont tenté d’envahir le Japon, mais la mer et les vents les ont renvoyés à leurs chères études. Un vent, en particulier, était très mauvais, les Japonais en ont fait une divinité protectrice et l’ont nommé : Kami kaze. Pour nous, le mot kamikaze renvoie à des aviateurs qui n’hésitent pas à mourir dans une action militaire, mais ces aviateurs reprenaient en réalité le nom d’un vent marin. Un vent terrible pour les étrangers.
Quand les Japonais ont voulu se débarrasser des étrangers, au seizième siècle, leur xénophobie n’était pas plus exacerbée que celle qu’on peut voir dans d’autres pays. La différence avec eux est qu’une fois partis, les étrangers ont toutes les peines du monde à revenir.
Je pensais à tout cela, sur le ferry, en entendant les femmes vomir dans toutes les chambres. Les gens se sont fait vomir incessamment pendant trente heures. Leurs vociférations gutturales se mêlaient aux bruits de sifflement que faisait la mer dans le bateau : on aurait dit des cris d’enfant. Nous traversions « la ceinture de typhons et de vagues » (Bouvier) qui protège le Japon.
Chacun, et même le personnel, se démenait avec une démarche ridicule. Des danses d’ivrognes, des pas de côté, des immobilités soudaines et des pas en arrière. Des pas de débiles mentaux, des démarches précautionneuses de gouvernante qui tient à garder une ligne droite et qui fait de fréquents arrêts.
Je me demandais si je n’allais pas tomber malade, moi aussi. J’avais la chance de ne pas être atteint du mal de mer, et j’étais un des rares à être présent dans la salle à manger pour tous les repas. Il y eut un déjeuner où nous ne fûmes de deux passagers à passer commande.
C’est alors qu’apparut Misa. Une jeune Japonaise qui avait un guide de la Chine écrit en anglais. Elle vint s’asseoir à ma table pour me demander du feu. Nous parlâmes des heures et des heures. En sus d’un visage charmant aux reflets espagnols (son sourire et certains regards me faisaient penser à une actrice latino, mais impossible de me rappeler son nom), elle avait une personnalité adorable, elle était gentille, réfléchie, collectée. Elle avait des valeurs, elle croyait en des choses, elle appréciait la compagnie des hommes. Le temps, avec elle, devenait léger comme une bulle de savon. Quand elle partit se coucher, je n’avais plus aucune idée de l’heure et du lieu.
Et je ne l’ai plus jamais revue. Un ange. J’avais rencontré un ange.
Heureusement, j’ai gardé une trace matérielle d’elle. Un haïku de Basho écrit de sa main sur mon carnet.
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