Mercredi 22 août 2007

En me promenant sur l'île d'Ouessant, le désir m'est venu d'écrire sur les îles. Je voyais des rochers, des vagues, des fleurs sauvages, des phares ; c'était beau mais j'étais un peu étranger à tout cela. J'étais moi-même une île dans cette île.

 


Je pourrais en parler à mon copain Nicolas. Il a pris de nombreuses photos d'une île irlandaise, il en a fait des expositions. Nous pourrions nous associer sur le projet d'un livre sur l'insularité. Beau sujet,  l'insularité. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk y consacre un gros chapitre dans son très beau Ecumes. Je pourrais plagier un peu, mine de rien. Deleuze a aussi écrit un bel essai, L'île déserte, que le voyageur peut lire dans un livre posthume. Ce serait plus dur à plagier car, dans mon souvenir, les idées qu'il y développe sont à deux doigts dêtre délirantes, ce qui rend le plagiaire beaucoup plus repérable.

Plus je marchais sur le chemin côtier, plus j'étais séduit par ce livre virtuel. Après avoir écrit sur la fluviatilité, puis sur l'urbanité, il me manquait, dans mon oeuvre précaire, l'insularité, la montagnité, la ruralité, et d'autres "ités" en perspective. En y réfléchissant, je trouvais de plus en plus de livres en rapport plus ou moins direct avec les îles, mais je dois avouer que je n'avais, moi, pas le début d'une idée vraiment personnelle sur la question. Je m'y mettrai, que voulez-vous.



par Guillaume publié dans : Voyages
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Mardi 7 août 2007

Quand j'étouffais à Shanghai au mois de juillet, je ne rêvais que de vent frais, de fine bruine, de ciel bleu clair, de nature et de fleurs. Je me suis donc offert une semaine en Irlande et je n'ai pas regretté. Dominique, qui m'a accueilli à Belfast, a quitté quelques jours sa toute nouvelle - et première - épouse, et il m'a accompagné dans les montagnes Mourne, dans le nord. Pour être frais, c'était frais, et même fermement poisseux aux sommets les plus hauts. Chaque fois que je m'apprêtais à jurer ou à pester contre le froid, le vent ou le brouillard, je repensais à l'air irrespirable de Shanghai en été, et ça me calmait tout de suite.

Nous avons traversé le massif en deux ou trois jours, non sans nous être trompés de chemin ni sans avoir fait d'erreurs d'approvisionnement. Nous avons dû arbitrer nous-mêmes des divergences de vues sur l'itinéraire à prendre, à certains moments cruciaux. Des décisions difficiles furent à prendre : privilégier la vallée au plus grand kilométrage ou les dénivelés de la crête ? Apprécier nos forces, le poids des sacs, la persistance ou la levée du brouillard, l'incertitude des chemins non balisés... de nombreux paramètres nous obligèrent à décider sans être sûrs de l'option choisie. Finalement, nous fîmes des compromis qui ne satisfaisaient personne tout à fait mais qui, comme en politique, ont leur importance psychologique.

 

Nous avons campé au bord d'un lac, nous avons bu l'eau de ce lac, nous nous sommes enfoncés dans les marécages, sommes tombés dans des trous, nous avons longé des murs, nous avons foulé la terre, traversé des rivières, discuté littérature. Une nuit, alors que je dormais, Dominique a lu d'une traite Un roman russe, le dernier livre d'Emmanuel Carrère. Cet homme lit avec une effroyable rapidité, et il retient le moindre détail du livre.

L'un dans l'autre, ce fut un succès sportif et esthétique. Les paysages, variés et inattendus, m'ont empli de beauté naturelle pour quelques jours.

Quelques jours plus tard, j'ai marché au hasard sous la pluie de Dublin. En un mot, j'ai thésaurisé de la fraîcheur avant de me retrouver dans la moiteur.

par Guillaume publié dans : Voyages
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Lundi 23 juillet 2007

La vie est si chère en France que je procède à des opérations que j'avais abandonnées depuis l'époque où j'étais étudiant : je compte mon argent. J'économise, je fais gaffe, je me limite, je pense à l'argent. Je fais des calculs sur des feuilles, divisant la somme dont je dispose par le nombre de jours qui me restent sur le territoire européen. Je retranche les dépenses incompressibles, train, avion, rendez-vous business avec des copains et autres connaissances, et je sais ce que je peux dépenser, en moyenne, chaque jour, jusqu'à mon retour à Shanghai. Bon, c'est jouable, mais je ne pourrai pas être aussi généreux que je voudrais l'être. Et je ferai en sorte de ne plus trop traîner dans des librairies.

Sauf que j'ai vu le premier tome de Pérégrinations vers l'ouest disponible à l'achat sans le deuxième tome. Cela économiserait 50 euros et me permettrait d'acheter le deuxième tome l'année prochaine. Oui mais 50 euros pour un bouquin, franchement, par les temps qui courent... En effet, Pérégrinations vers l'ouest, comme Le rêve dans le pavillon rouge, n'est publié en France que dans l'édition de la Pléiade.

C'est en me promenant à Lyon que j'en suis venu à me demander s'il était raisonnable de quitter la Chine, l'année prochaine. Ce n'est pas un pays qu'on quitte, comme ça, sur un coup de tête. Et je suis moins sûr de trouver, en Europe, une vie quotidienne aussi excitante que celle que j'ai en Chine. 

Je commence alors à rêvasser sur des projets qui me fassent rester en Chine, ou en Asie. La dernière rêverie en date : aller travailler dans une province éloignée de Shanghai, dans un endroit plus pauvre, et même plus rural. Connaître de plus près les conditions de vie plus rudimentaires du centre ou de l'ouest, ou du sud, après avoir connu les fastes de Shanghai, où l'argent coule à flots, où les étudiants ne vous écoutent parfois que d'une oreille tant ils sont sous le charme des chants de sirène de l'Entreprise, du Marché, des Stages et des Perspectives mirifiques de carrière.

Retourner dans des lieux où les jeunes ne sont dragués par personne. Les jeunes Shanghaiens, on leur propose tellement de choses qu'ils sont blasés. Il faut peut-être les laisser tranquille et solliciter d'autres Chinois. Revoir les Dong, pourquoi pas ? Ou les gens du Xinjiang.

Compter son argent et faire gaffe là où les gens font gaffe.   

 

par Guillaume publié dans : Voyages
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Lundi 23 juillet 2007

Est-ce de vivre en Chine ? Je vois de nombreuses personnes en France dotées d'un type asiatique. Il y a des touristes, certainement, mais surtout un nombre incalculable - ou difficilement calculable par quelqu'un comme moi - qui sont aussi français que moi, mais avec un visage asiatique. Je me surprends à les regarder avec tendresse.

J'aimerais les aborder, leur payer un verre et qu'ils me racontent leur histoire, l'histoire de leur famille. Garçon, deux autres cafés ! Et votre mère alors, d'où vient-elle ?

L'autre jour, j'étais à une terrasse d'une ville nouvelle, où ne vont jamais les touristes. Sur l'esplanade de Villefontaine (Isère), entre le Centre social Simone Signoret et le Casino, un grand marché avait lieu, où l'on pouvait acheter des vêtements, des chapeaux, des chaussures, etc. Je regardais passer les gens et j'étais agréablement surpris par le brassage de populations : des Chinois, de nombreux Vietnamiens, des Noirs d'ébène, des Maghrébins... Et surtout de nombreuses jeunes gens dont on ne pouvait décider si elles étaient françaises du sud ou africaines du nord. Une grande paix se dégageait de ce marché, un matin de juillet 2007.

A la télévision aussi, beaucoup de visages asiatiques. Soit il y a une mode, actuellement, soit la population française se métisse bel et bien. Soit c'est moi qui suis devenu ultra sensible aux indices asiatiques des visages et des gestes. Soit c'est tout cela mélangé.

par Guillaume publié dans : Voyages
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Jeudi 12 juillet 2007

C'est l'heure de quitter la Chine pour quelques semaines. Comme d'habitude, je ne prévois rien et les choses se passeront autrement que je peux l'imaginer. Les seules destinations assurées sont Paris, Lyon, la Bretagne, les Cévennes. Les destinations probables seront l'Irlande, la Belgique, Marseille, l'Italie.

Qui a dit que c'était le merdier ?

Qui a dit que, pour respecter un tel programme, il fallait un solide sens de l'organisation et pas mal d'argent ?

A Belfast, j'ai un ami qui traverse une passe difficile. Jugez plutôt : il va bientôt se marier. Je compte aller le soutenir et, si je le peux, lui remonter le moral avec des histoires de fesse. Nous prévoyons de marcher quelques jours dans la toundra irlandaise, ah ! Quels délices. Si d'autres gaillards nous rejoignent, cela pourra ressembler à un enterrement de vie de garçon. Cela tombe bien, je suis plus à mon aise lors des enterrements que lors des mariages. Je chanterai des Requiem sous les étoiles et sous la pluie. La lande des Mourne Mountains nous bercera de sa mélancolie enchanteresse.

J'ai enfin bien des gens à voir, mes amis et la famille, des manuscrits à remettre, des contacts à prendre et à reprendre. Des vacances qui seront à l'opposée de la vacance qu'elles sont censées être. Tant mieux, j'ai horreur du repos.

par Guillaume publié dans : Voyages
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Mardi 26 juin 2007

Au dix-neuvième siècle, les voyages étaient vus comme dangereux pour la santé mais en même temps, les docteurs écrivaient des livres pour expliquer qu'ils pouvaient être aussi des remèdes puissants. L'Italie, par exemple, était recommandé dans un livre de 1864, pour « les affections morales, pour faire cesser des chagrins profonds, des hallucinations, des monomanies. » (in Théodore Zeldin, Histoire des passions françaises, tome 2, Payot, p.131)

Et la Chine, alors, qu'est-ce qu'elle soigne ? Comme tout remède puissant, la Chine peut occasionner des troubles considérables, si elle est mal prescrite : vague à l'âme, neurasthénie, dépression nerveuse, dysenterie chronique, eczéma, trucs dégueulasses au niveau des parties intimes, perte du moi, dissolution de la personnalité. Sans parler de toutes les espèces d'ahurissement, d'hébétudes et d'envoûtement.

Inversement, elle soigne efficacement les crises existentielles, les problèmes de peaux sèches, et même la sècheresse du cœur. La Chine adoucit les complexes de supériorité et les complexes d'infériorité ; elle redonne confiance en soi tout en empêchant au patient de penser qu'il vaut le moindre kopek.

par Guillaume publié dans : Voyages
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Lundi 25 juin 2007

On fait toute une histoire de ces Français qui s'expatrient. Les gens de droite affirment depuis des années que c'est un exode dû à une fiscalité trop lourde. Une émigration que Philippe Seguin comparait avec celle des huguenots sous Louis XIV, et celle des aristocrates à l'époque de la Révolution. Sarkozy a repris le flambeau de cette idée facile et paresseuse. « Avec moi, ils reviendront créer de la richesse chez nous. »

Or, c'est une tradition très ancrée, « chez nous », que de nous expatrier. Il n'y a rien de nouveau. Quelques chiffres si vous le voulez bien : en 1861, 318 000 Français émigraient rien qu'en Amérique du sud.

En 1901, un demi million de Français allait tenter la fortune aux quatre coins du monde. Un peu plus encore en 1911, et toujours le même chiffre en 1931. (Source : Service National des Statistiques, Etudes démographiques n°4)

De tous ces voyageurs, seuls 20% étaient paysans et pouvaient être poussés par la pauvreté. Mais le reste était des individus « entreprenants », de profession libérale, qui suivaient leur propre intérêt, leurs pulsions ou leurs rêves. Cela en fait, des millions et des millions de compatriotes qui se sont baladés sur le globe.

Il semble que si nous avons peu conscience de cette réalité, c'est parce que nous avons cherché à nous donner l'image d'une population tellement heureuse de vivre dans le plus beau pays du monde qu'elle n'avait nul besoin et nul désir d'aller voir ailleurs.

Il est temps que nous construisions une autre image de nous-même, et que nous cessions par la même occasion de mentir sur les motifs de nos départs.

par Guillaume publié dans : Voyages
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Dimanche 24 juin 2007

Il faudrait écrire une étude sur toute la littérature destinée aux voyageurs. Les guides touristiques, les guides médicaux et hygiénistes, les instructions, les manuels de savoir-vivre.

L'Abbé Hulot recommande, dans les années 1820, d'éviter de voyager et, si possible, d'éviter le train rempli d'étrangers. Mais pour le malheureux qui ne peut faire autrement que prendre le train, voici ce que l'Abbé Hulot préconise : « Faites semblant de dormir pour éviter toute conversation. »

Eugène Chapus, dans Voyageurs, prenez garde à vous (1878), conseille de se munir d'un revolver ou d'une canne pour tout trajet ferroviaire non accompagné.

Donc dormir oui, mais d'un œil seulement, et bien mettre sa canne en évidence pour montrer aux voyous de quel bois on se chauffe.

En général, il faut l'avouer, on se méfie beaucoup, et à juste titre, des voyages. Moi-même, je ne saurai trop recommander aux lecteurs de ce blog de rester chez eux. En particulier les obèses de caractère sanguin et les femmes maigres qui souffrent de « manque de tranquillité d'esprit, d'une imagination exacerbée, de passions sans frein, d'un caractère jaloux et inquiet. » J.-F. Dancel, De l'influence des voyages sur l'homme et ses maladies. Ouvrage spécialement destiné aux gens du monde (1846)

par Guillaume publié dans : Voyages
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Mercredi 13 juin 2007

Pour les vacances de cet été, je me propose de réaliser un petit rêve. En fait c'est un grand rêve, mais qui prenait une place modeste dans ma rêvothèque jusque récemment. Non pas arriver à pied par la Chine, comme vous vouliez me le faire dire, mais revenir en Europe par les terres. Il y a le transsibérien, ce serait quelque chose. Et il y a l'Asie centrale, ce serait encore plus extraordinaire. La route de la soie.

Ou alors, un retour par voie de mer, Shanghai Marseille, comme au bon vieux temps.

Ah ! Délices de la précarité. Se savoir inutile et aussi léger qu'un peu de poussière. Se faire griller aux soleils des frontières et toucher la suie du monde. Attendre des visas et continuer sa route sans que personne ne vous attende nulle part. Etre si petit, si minuscule et dérisoire, compter pour si peu que personne ne vous regarde passer.

Quand j'étais petit, je traversais la route à vélo sans freiner. A ma mère horrifiée, je disais que j'allais bien trop vite pour les voitures.

Aller trop vite pour le regard des élites. L'année prochaine, quand mon contrat se terminera pour de bon, je quitterai la Chine par le chemin des écoliers, à pied, à vélo, en bus. J'emmènerai mon vélo Giant jusqu'au Turkestan chinois et je passerai la frontière si Dieu le veut. Je pourrai tenter de revenir en prenant vraiment mon temps, en oubliant le temps. Je ne serai plus qu'une fripouille de racaille, une saloperie à nettoyer au kärcher. Je deviendrai sec comme une pierre, ma barbe poussera, on me croira musulman, et j'irai prier avec les fidèles d'Asie centrale.

Je repenserai à l'humidité de la Chine, sa fécondité, et ma nostalgie se fera criarde.  

Chine, ce nom seul évoque pour moi une terre baignée des fleuves, une terre où tout pousse, où les arts fleurissent, où les idées germent et éclatent comme des fleurs de pruniers. Le rêve  disciplinaire des Chinois a pour but de les reposer de cet éclatement et de ce bourgeonnement continuels. Tout pousse, tout se reproduit, tout recommence, la Chine est épuisante de douceur, de tiédeur.

Alors j'irai m'assécher sur les pierres poussiéreuses du continent. Qu'on me dise un jour : « Restez-là, si vous voulez. » Et y rester.   

par Guillaume publié dans : Voyages
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Vendredi 18 mai 2007

Comme ce sont des mots à la mode, on les emploie fréquemment et peut-être avec excès. Je lis un article sur la marche à pied, et cette pratique devient sous la plume de l’un ou de l’autre un acte de transgression dans une époque tournée vers la machine, la vitesse et le virtuel. Inutile de préciser que cela ne me satisfait pas beaucoup. Pourquoi prendre l’avion ou voyager en voiture serait moins transgressif ? Et pourquoi prendre ces anodins périples pour des actes politiques ?

Néanmoins, il y a quelque chose à creuser, à filer, dans cette idée du marcheur hors-la-loi. Ce n’est pas le moyen de transport qui compte, c’est le rapport au territoire, le fait de ne pas l’habiter de la manière qui a été prévue et voulue par les forces de l’ordre. En ce sens, je comprends mieux l’étonnement des gens quand je leur disais que je comptais dormir dehors, ou que j’avais dormi dehors. Ils y voyaient en premier lieu quelque chose d’interdit, puis, après coup, quelque chose de dangereux. Le danger potentiel de bêtes sauvages - une Chinoise m’avait parlé de tigres, à propos d’une balade dans une montagne de l’Anhui - ou le danger général, imprécis, de toute action qui s’écarte des sentiers battus.

Alors, je vais recommencer très bientôt à braver l’interdit. L’île de ChongMing, dans le delta du Yangtzi, au nord de Shanghai, est connue entre autres choses pour être une réserve naturelle et une plaque tournante d’oiseaux migrateurs de première importance. L’accès aux territoires en question y est interdit, pour le coup, officiellement. Mon prochain projet sera donc de m’y rendre avec un hamac, car le lieux est plus proche d’un marécage que d’un sous bois, et d’y dormir muni d’une paire de jumelles pour observer les piafs à l’aube, au nez et à la barbe des autorités compétentes.

par Guillaume publié dans : Voyages
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