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Voyages

Mardi 8 août 2006

Dans le train pour Guilin, la question qu’on pouvait se poser était : va-t-on se supporter, Sigismond et moi ? Plus de trente heures, assis côte à côte, il fallait se les fader.

Elles ne sont pas passées rapidement, ces trente heures, mais elles sont passées sans encombre.

Pour tuer le temps, nous polémiquions. Nous polémiquâmes sur les bienfaits du lait. Sigismond en était un fervent consommateur, et moi j’étais un peu sous l’influence de ceux qui disent que le lait de vache est fait pour les veaux.

Cette discussion se déroulait tandis que nous regardions une jeune mère qui allaitait son bébé. Nous fûmes effrayés par la taille du téton de cette femme. L’enfant le lui avait distendu à force de le mâchouiller comme un chewing gum. Elle lui donnait la tété chaque fois qu’il chougnait. D’abord elle le frappait légèrement, puis, s’il ne se calmait pas, elle soulevait son t-shirt et lui donnait le sein. Elle le fessait encore un peu pour la forme. 

« Si le lait de vache était mauvais pour la santé, dit Sigismond, les hommes s’en seraient aperçus, depuis le temps qu’ils en consomment. »

Mais en consomment-ils depuis si longtemps ? Le fromage, le lait caillé, certainement, mais le lait ? Et nous de rechercher dans nos souvenirs s’il y en avait mention dans la littérature médiévale, antique, chez Homère. N’en trouvant pas trace, la polémique désenfla et nous nous demandâmes pourquoi les gens étaient si violents dès lors qu’on critiquait le lait. On pouvait mépriser la viande, détester le pain et le vin, mais le lait avait quelque chose de sacré. Nous y vîmes des significations multiples, notre polémique se transformait en conversation érudite où la substance lactée était chargée d’une symbolique confuse, rappelant inconsciemment, chez le consommateur, l’enfance, la mère, le sein et le sperme. Plus que tout autre aliment, le lait était au centre d’un complexe de tabous, de relations passionnées et interdites, touchant à l’inceste, au sexe, à d’archaïques images maternelles et perverses, ce qui rendait les gens irritables quand on le désacralisait.

La jolie maman ne se lassait jamais de s’occuper de son bébé.

Un homme était assis à côté d’elle. Grande gueule, il était en compagnie de son souffre-douleur, un ami du village qu’il chambrait à tout propos et à qui il offrait des trucs. A un arrêt, un jeune homme apparut. L’homme le connaissait et le prit sous son aile. Il le fit asseoir avec eux sur la banquette. Ils furent donc quatre sur une banquette de trois places. Dans un trajet aussi long, je n’aurais pas accepté de me serrer comme ils le faisaient tous de bonne grâce. C’était l’image d’une solidarité constante et normale, qui n’était même pas rehaussée par des sourires de bienvenues que l’on fait dans ce cas-là, pour montrer qu’on sacrifie quelque chose avec joie. Ils se bourraient les uns les autres sans déplaisir, sans râler. Ils pratiquaient cette générosité avec le même naturel que l’égoïsme bonhomme qui les faisait vous dépasser quand vous faisiez la queue pour les toilettes.

L’homme du milieu, celui qui avait du bagout, faisait des blagues et parlait avec une jeune femme replète devant lui. Sigismond pensait qu’il était chef de son village. Il en avait l’air, fumant cigarette et achetant des bouteilles d’alcool, dont il remplissait le gosier de son souffre-douleur. En revanche, il n’avait pas un regard pour la jeune mère, si ce n’était pour rigoler avec l’enfant. En dehors de cela, c’était sans aucune gêne qu’ils fumaient à côté d’elle et qu’ils lui donnaient des coups de coude, involontaires mais nombreux et douloureux.

 

 

Par Guillaume
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Jeudi 21 septembre 2006

Parce qu’on ne s’y est pas marié et qu’on ne projette pas de le faire.

Parce qu’on n’y deviendra pas un fin lettré sinologue.

Parce qu’il y a d’autres choses à voir.

Parce qu’on y sera toujours un étranger, et que l’étranger part toujours.

Parce qu’on ne veut garder que de bons souvenirs.

Parce qu’on sent venir le jour où ce qui nous amusait va nous agacer.

Pour faire décanter l’expérience chinoise, en soi, et n’en retirer que le cristal.

Pour essayer de comprendre le Japon.

Pour raconter de nouvelles histoires.

Pour pouvoir y retourner.

Par Guillaume
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Lundi 4 décembre 2006

Les vacances d’hiver approchent. En Chine, elles se situent en février, au moment de la nouvelle année lunaire.

N’ayant plus le temps de faire des petits voyages pendant le week-end, je ronge mon frein et pense aux destinations de cet hiver. Ma technique est toujours la même : je laisse libre cours à la machine à songer. Je laisse dériver mes rêveries et je vois le lieu qui ma paraît à la fois le plus désirable et le plus urgent à visiter. Le Japon, Taiwan, New York, la Californie, l’Inde, l’Australie, je me laisse brinqueballer en attendant le moment où un élément hasardeux me fera choisir l’une de ces destinations comme une nécessité. 

Si rien ne s'impose, je n'irai nulle part, c'est simple la vie.

Par Guillaume
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Samedi 30 décembre 2006

Jour de noël. Retour à un de mes coins préférés de Chine : l'Allée des esprits, sur le site du tombeau du premier empereur Ming, à Nankin. Revoir ces animaux avec des amis différents permet de découvrir de nouvelles fonctions des sculptures. Ici, Claire et Dominique ont révélé combien l'éléphant était fait pour protéger les amoureux.

On s'est mis à quelques uns pour hisser Neige sur le dromadaire. Elle avait un peu peur, au début, alors elle l'étreignait comme une grosse bête en peluche.

L'intérêt de monter soi-même sur le dromadaire qui lui fait face était de voir la tête de l'animal. Il a quand même une sale gueule, vu de haut.

Alors que vu d'en bas, d'un point de vue de piéton, il sourit noblement, il rassure. Certainement que les mauvais esprits dont il fallait protéger l'empereur défunt volent à quelques mètres du sol. Ainsi, les sculpteurs se sont arrangés pour donner aux animaux une expression douce pour les hommes et terrifiantes pour les démons. Dira-t-on encore que les Chinois ne connaissent pas l'humanisme ?

Par Guillaume
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Vendredi 4 mai 2007

Quand vous lirez ceci, si vous le lisez jamais, je serai sur une des iles de l'archipel de Zhoushan, au sud de la baie de Shanghai. Une ile celebre, Putuoshan, est un centre bouddhique depuis mille ans. J'ai decide d'y aller et reprendre contact avec la nature, un peu. Pour eviter la foule et ne pas me faire voler, j'irai dormir dehors, pres des arbres et de la mer. Me reveiller a l'aube et saluer la journee qui se leve par une baignade. Marcher torse nu sur les rochers, me faire piquer par des moustiques, tuer des ours a l'opinel, c'est ce dont je reve, ces temps-ci. A propos d'ours, Sigismond m'accompagnera peut-etre. Il ne sera pas de trop pour pecher des scienes et des merous a l'epuisette, et pour egorger des faisans sauvages. Dormir sous les etoiles, cela nous rappellera la longue randonnee que nous fimes, il y a trois ans, sur la Muraille de Chine. Moi, cela me rappellera les vieilles virees avec les copains francais, dans le Massif central, sur les causses, autour des volcans, le long des drailles. Sur le tranchant des cretes et dans la profondeur des forets.

S'il pleut, nous irons dans une grotte. J'ai etudie la carte, il y a des grottes...

Par Guillaume
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Dimanche 6 mai 2007

Une nuit au sous-sol du ferry, un dortoir qui empestait une odeur de pieds que je n'avais pas sentie dans les pires refuges de montagnes, dans les pires auberges d'Asie, du Maghreb et d'Europe, une odeur qui donnait envie de mettre ses boules quies dans les narines, mais une odeur auquel tout bon voygeur parvient a s'habituer bon an mal an. Une nuit dans un dortoir ou un mioche se mit a hurler, sans doute effraye par un reve, et que la mere punissait en lui envoyant des baffes, ce qui redoublait ses pleurs. Une nuit dans le ferry et nous voila, Sigismond et votre serviteur, sur l'ile de Putuoshan.

 

 

Par Guillaume
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Mardi 8 mai 2007

Il faut se rehabituer a dormir dehors, c'est la seule maniere de s'en sortir pour optimiser le rapport luxe/precarite. Un plaisir qui ne coute rien, une liberte d'action totale, un choix infini de couches et de types d'environnement. Le bonheur de faire partie du paysage, de se faire bercer par le son des vagues et de se reveiller aux chants des oiseaux, qu'y a-t-il de plus beau ? De plus, cette belle pratique remet le voyageur en position de se rappeler et d'apprecier de grands classiques de la litterature. Rousseau qui decrit ses nuits au bord de la Saone ou du Rhone. Rimbaud qui parle des "ombres fantastiques" que tout dormeur nomade connait : 

Mon auberge etait a la Grande Ourse... Les etoiles aussi faisaient un doux frou frou.

Et je les ecoutais, assis au bord des routes / Ces bons soirs de septembre ou je sentais des gouttes / de rosee sur mon front, comme un vin de vigueur.

(Je cite de memoire, vous corrigerez les erreurs d'approximation sans trop m'en vouloir.)

Pour moi, ces mots ne sont pas seulement de la litterature, mais des souvenirs de passages prolongees dans des forets, sur des chemins, au bord de rivieres.

 

 Au bord du feu, Sigismond sortit son volume des Memoires de Saint-Simon, et lut a haute voix de merveilleurx portraits de Louis XIV, de Mme de Montespan, du Regent. Saint-Simon et sa prose de folie, ses periodes baroques, son style baigne de clair-obscur convenait admirablement a la lumiere du feu de camp que j'alimentais paresseusement. Je m'endormis en songeant a Mme de Maintenon qui, pour moi, represente la femme ideale. Que les femmes qui veulent seduire et toucher le coeur des hommes meditent l'exemple de Mme de Maintenon. Sans jamais l'avoir voulu ni decrete, sans intriguer, en suivant une pente naturellement douce d'une sensualite intelligente, elle a su regner sur le coeur de l'homme le plus puissant d'Occident. Voila une femme qui aurait volontier, par amour pour son homme, dormi dehors avec lui, a la dure, et son homme lui aurait confectionne la plus belle des couche, le plus confortable des nids. 

Par Guillaume
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Mercredi 9 mai 2007

Au point du jour, nous sommes sortis de notre foret et avons pris le chemin du petit dejeuner. Au bout de quelques heures de marche, nous nous sommes retrouves sur la Plage des mille pas, ou les jeunes touristes arrivaient par bus entiers pour se prendre en photo devant la mer. Apres les portraits sinueux complexes et contradictoires de Saint-Simon, le temps etait venu des auto-portraits instantanes, sans ambiguite et joyeux des Chinois citadins.

La plage n'est pas encore un espace de baignade, en Chine. Il avait beau faire chaud, je fus le seul a nager dans la mer, a faire la planche et a m'ebrouer comme un chien. S'habituer a l'eau un peu fraiche, c'est aussi important que de s'habituer a dormir dehors. C'est le meilleur moyen d'obtenir les plus grandes richesses sans rien posseder. Les plus grandes douceurs a portee des indigents.

Par Guillaume
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Jeudi 10 mai 2007

Une puree de poix remplissait jusqu'a la gueule les vallees de l'Ile de la Fleur de Pecher. Une ile tres interessante mais encore peu frequentee, ou les habitants proches de la plage principale vous alpaguent pour vous proposer des chambres. Condition ideale pour marchander. Je n'avais pas l'intention de dormir dans une chambre de toute facon, un coin d'herbe grasse dominant la mer m'etait tout destine pour la nuit a venir. Mais je demandais quand meme les prix, pour me donner un ordre de grandeur. 150 yuans la chambre ? Connaissant mes capacites de marchandage, la situation touristique creuse, et le fait que je suis etranger, j'estime pourvoir obtenir la chambre, si besoin est, pour 80 yuans. Un chinois pourra l'avoir pour 50, voire moins s'il est bon, mais pas moi.

Dans le village de pecheurs, loin des lieux touristiques, les femmes sont reparties en trois groupes bien separees. Les filles de joie dans un salon de massage pour marins, les femmes de marins qui reprisent les filets, et celles de la classe moyenne, habillees en tenue de ville, qui discutent avec les epicieres, qui promenent leur enfant ou qui se reposent sur les bancs.  

Pas beaucoup d'hommes, en revanche. Certainement partis a la peche. Il y en a un, quand meme, qui est venu pour m'intimider lorsque je me suis rapproche des femmes de pecheurs. Elles s'amusaient de voir un etranger en train de les filmer, et l'homme, ca ne lui plaisait pas, les femmes qui rigolent. Je lui ai dit bonjour, avec un grand sourire, et j'ai continue mon film. Il est parti, mais il avait reussi par son unique presence a faire taire les gloussements et les plaisanteries.

Par Guillaume
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Vendredi 11 mai 2007

Partir loin des organisations sociales, juste a deux pas des villes et des villages, et des gendarmes et des garde-champetres. Depuis que je suis rentre, tout le monde me dit : "Tu as dormi dehors ? Et on t'a laisse faire ? Ce n'est pas interdit ?"

L'interdiction est deja dans nos tetes, l'aventure est juste la, dans le champs d'a cote. Le voyageur s'y camoufle, il y rampe comme un personnage de Beckett, et personne ne sait ou il est.

Soudain, la porte d'un bunker. Des militaires se camouflaient et rampaient comme des GI's. Eux et moi, au fond, on etait de la meme farine, a etendre peniblement le domaine du combat. Toutes les guerres font revivre les maquis, les montagnes, les chemins. On y fuit, on s'y retranche, on y tue les renegats, on y prepare des actions et on fond sur les villes et les villages, sur les gendarmes et les garde-champetres.

Devant le bunker, une petite plate-forme avec vue sur la mer. Ah, dans ces conditions-la, moi je veux bien attendre la guerre mondiale qu'on nous promet.

Par Guillaume
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