Vendredi 25 avril 2008

Le jardin chinois souffre de son nom. « Jardin », cela évoque un lieu tranquille et reposant, avec des massifs de fleurs harmonieusement disposés. Les gens ont perdu le sens profond, non pas du mot jardin, (quoique si, aussi, du mot jardin) mais de ce que cela représente en Chine. Même les sinologues sont embarrassés. Marchez dans un jardin avec un sinologue, il déchiffrera les calligraphies, trouvera du sens par rapport à l’histoire écrite et vous fera comprendre des choses qui sont exprimées par le langage. Ce sera extrêmement intéressant, mais cela vous fera passer à côté du truc. 

Les jardins chinois sont des créations inouïes et profondément troublantes, opérant des jeux avec l’espace qui sont de véritables mystères philosophiques. Ils proposent, chacun à sa manière, des distorsions d’éléments naturels qui entraînent le lettré dans une dynamique constante et une tension mentale variée, au fil de la promenade. Un jardin n’est pas nécessairement beau ni harmonieux, et il n’est jamais joli. Dire d’un jardin qu’il est très joli, c’est comme dire que le Retable d’Issenheim est plaisant à voir, ou que la Passion selon Saint Matthieu de Bach est composée d’aimables chansons.

Si vous n’êtes pas sûr de votre regard, si vous avez conscience des lacunes et des limites expressives de vos perceptions, alors il vaut mieux des artistes, plutôt que des sinologues, pour vous accompagner dans les jardins. Pas des « artistes sinologues », dont le travail se situeraient entre la calligraphie et l’art moderne, car ceux-là intègrent tout ce qu’ils voient en Chine dans un discours stéréotypé, mais des artistes occidentaux qui n'ont pas de connaissance préalable de l’Asie. Ils vous révéleront, par leur stupéfaction et leurs prises de vue (s’ils dessinent ou font des photos), que vous êtes dans un lieu d’accélération perceptive, un lieu qui fait proliférer les espaces, les lignes et les volumes, les pensées et les émotions.

C'est une des raisons pour lesquelles je suis content d'avoir des artistes à la maison. Cécilia et Michel se promènent en Chine avec le regard déjà très entraîné et affûté. Le regard, mais aussi l’ouïe et tous les sens. Parfois, ils branchent un micro et enregistrent les sons. Dieu sait ce qu’ils produiront avec tout cela.

Dans les jardins chinois, ils ressentent un choc, un choc qui les affecte physiquement, qui trouble leur sommeil et leur fait mal au ventre. Quand ils entrent dans un rocher et se perdent dans le labyrinthe qui est creusé en son sein, ils ne pensent pas que c’est joli, mais ils vivent une expérience plus proche de ce qu’a imaginé le maître jardinier que tout ce que pourrait enseigner un guide touristique : expérience concrète du souffle, de la perte, de la transformation des êtres, de la porosité du monde. Ils expérimentent réellement que des choses petites deviennent immenses, que le haut et le bas s’intervertissent et se mélangent, que c’est incompréhensible et que c’est impossible.

Alors, sans avoir besoin de pousser des exclamations, comme le font les Américains en Italie, ils somatisent et tombent malade.

C’est ça le voyage, on tombe malade.

 

par Guillaume publié dans : rencontres
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Vendredi 18 avril 2008
Plusieurs Français sont arrivés récemment. Une petite stagiaire (les stagiaires sont souvent qualifiées de petites, je crois ; je n'en suis pas certain car c'est la première fois que j'en ai une sous ma responsabilité) et un couple d'amis que j'héberge.
La petite stagiaire a dû aller plusieurs fois à la police pour s'enregistrer, et le nombre de papiers à fournir m'a fait pâlir. En plus du passeport, toute sorte de certificats d'hébergement, de papier concernant le propriétaire du logement qui accueille l'étrangère.
Je craignais de devoir passer une journée ou deux au commisariat, puisqu'à ma vieille habitude, je n'ai jamais tous les papiers requis en règle.
Je me renseigne à l'accueil de ma résidence (sorte d'hôtel pour résidents étrangers travaillant à l'université Fudan), où la dame m'explique qu'a priori non, je n'ai pas à aller voir les forces de l'ordre et de la paix harmonieuse. Je demande une ferme confirmation en étouffant ma joie. Nous appelons les bureaux des affaires étrangères de la fac qui confirment. Un scan des passeports de mes amis suffira.
Déjà, la veille, quand ils étaient arrivés, mes amis n'avaient pas eu à signer de papier à l'hôtel, alors que d'habitude, dès que quelqu'un reste dormir chez moi, il faut remplir des formulaires.
Dans un contexte tendu dont tout le monde dit qu'il faut être vigilant, aller à la police, respecter la loi, ne pas se laisser séduire par des extases tariffées, voilà des Français, artistes de leur état qui plus est, donc potentiellement terroristes, laissés tranquilles dans le domicile précaires mais protégés d'un professeur à la petite semaine.
C'est à n'y rien comprendre et à perdre foi dans le système bien huilé de l'administration totalitaire. J'ai envie de dire : "réveillez-vous les policiers du ouèbe, et venez mettre au clair la situation de ces mangeurs de tripes."
par Guillaume publié dans : rencontres
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Samedi 22 mars 2008

Huang Bei a tout pour plaire. Elle est chinoise, elle est belle, elle est sympa, elle parle français comme vous et moi, elle aime rencontrer des gens, elle est curieuse de tout.


 

Dans son livre, Segalen et Claudel, on lit des chapitres aux titres charmants : « Avant de faire voir, voir les apparences fuyantes du monde », où elle éclaire les notions d’Un et de Divers, mises en texte dans Peintures de Segalen, par le taoïsme de Zhuang Zi et par Nietzsche. Son livre est une promenade et un dialogue, une méditation et une somme érudite, car Huang Bei sait tout ce qui concerne les rapports entre ces deux poètes et l’art asiatique.



Quand elle est partie en France pour faire une thèse, elle ne s’est pas pressée. Elle a passé la première année à aller au cinéma, au musée, à discuter. Je me cultivais, dit-elle. A ce rythme, elle a mis cinq ou six ans à achever sa thèse. Elle parle de cette période de sa vie avec un peu de nostalgie, sans plus.

Elle est revenue en Chine, après une longue parenthèse française. Elle enseigne la littérature comparée à Shanghai, où elle fait rayonner la culture française. Avant de rentrer elle a publié son livre aux Presses Universitaires de Rennes : Segalen et Claudel. Dialogue à travers la peinture extrême-orientale. Elle s’insinue avec grâce dans le détail des écrits des deux poètes, elle s’attarde, elle prend son temps et le résultat est d’une richesse incroyable. Un beau livre, avec de superbes illustrations de peintures chinoises et japonaises, de manuscrits. Un beau livre qu’elle m’a offert avec la même élégance que celle dont elle use pour marcher, pour sourire et pour parler.

La sinologue Muriel Détrie a écrit une très élogieuse critique à cette adresse http://www.fabula.org/revue/document3964.php , une critique d’autant plus réjouissante qu’elle ne partage pas les mêmes vues que Huang Bei sur l’œuvre de Segalen.

 

 

 

par Guillaume publié dans : rencontres
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Mardi 18 septembre 2007
L’autre soir, des copains jouaient de la guitare manouche dans un restaurant japonais au service légèrement désinvolte. Sur scènes, les doigts s'agitaient à vitesse grand V sur les manches, et dans la public, je retrouvais des amis et rencontrai des gens nouveaux. Cet automne, je rencontre pas mal de gens nouveaux. Pour cela, il faut reconnaître que Shanghai, ce n'est pas Nankin.

Une femme était là, qui dessinait les musiciens dans un carnet à dessins. Un pied nu sur la chaise devant elle, elle utilisait un petit pinceau japonais (muni d’un manche très court rempli d’une cartouche d’encre qui imbibe constamment les poils du pinceau.) Plus tard, elle mit de la couleur, grâce à une boîte de pastels ou d’aquarelles, je ne connais pas la différence.

Elle s’appelle Agnès. Graphiste de métier, elle voyage aujourd’hui à la recherche de la couleur rouge. Elle fait un tour du monde avec cet angle de vue. Elle va là où il y a du rouge, elle écrit, dessine et peint. Elle fait un recensement de tous les rouges, de toutes les utilisations du rouge, des symboles et des intensités. Elle parle des « rouges qui disparaissent », comme celui du sang de la place Tiananmen.

Nous avons devisé quelques heures ensemble, avant et pendant le concert de guitare manouche. Après le concert, à la terrasse où nous prîmes place, les copains avaient ressorti leur guitare pour chanter de vieilles ritournelles des années quarante, puis pour se relancer dans les mélopées transes de la technique manouche. Agnès me parla de l’Inde, qu’elle a adorée, du Japon, qu’elle va adorer selon moi. Nous convînmes qu’il était plus facile de parler de l’Inde que de la Chine. La Chine, on y vient, on y voyage un peu, mais à moins d’avoir un intérêt particulier pour le pays ou sa culture, on se retrouve peu inspiré. En Inde, à l’inverse, on a accès plus facilement aux sentiments qui nous arrivent, les gens sont plus différents, sont plus colorés, les emmerdements sont plus obvies, nul besoin d’avoir étudié pour avoir une forte impression d’exotisme. La Chine demande plus d’efforts, il faut aller la chercher, la Chine, il faut se lever tôt. Même apprendre la langue n’est pas suffisant. Même voir du pays n’est pas suffisant. La Chine, c’est beaucoup d’espace, beaucoup de gens, beaucoup d’histoire et beaucoup d’efforts pour le voyageur. Et je trouve cela très bien, naturellement, j'aime que la Chine résiste au "tout à consommer" du tourisme de masse.

En discutant avec Agnès, je me suis souvenu qu’il m’avait fallu vivre un an en Chine avant de pouvoir écrire une ligne sur elle.

Je regrettai qu’elle parte dès le lendemain pour le Yunnan. Elle s’éloignait du monde Han sans avoir vu de jardins, sans avoir pratiqué la calligraphie avec des Chinois, sans avoir nagé dans le Lac des Nuages Pourpres, sans avoir écouté de Kunqu… Mais, pensais-je, ces choses demandent peut-être, elles aussi, beaucoup de temps. Il est certainement inutile de les expérimenter en coup de vent, sans être complètement disponible.

Alors maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les productions chinoises d’Agnès sur son blog de voyageuse : www.sengalarouge.com

par Guillaume publié dans : rencontres
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Jeudi 13 septembre 2007
Certes, ils surfent sur une vague économique qui n’est pas moralement impeccable, mais qui leur jettera la pierre, dans un monde aussi dur que ladite pierre ? Ce n’est pas de leur faute, à mes amis traders, si les produits made in China sont compétitifs, et s’ils le sont grâce à l’exploitation de millions de gens trop faibles pour se défendre. Si la croissance de ce pays se fonde sur un ordre social imposé par la violence, la contrainte, la terreur. Ce n’est pas de leur faute non plus si les Français achètent ces produits plutôt que de garder leurs moyens de production.

Mes amis businessmen sont avant tout des musiciens, et le business pour eux est un peu comme l’enseignement pour moi, un moyen de subsistance, une expérience, voire une aventure humaine.

Quand je les écoute parler, je me retrouve plongé dans l’histoire des marchands qui dealent avec la Chine. La grande et belle histoire qu’on écrit peu mais qui a rendu possible le « devisement » du monde, le livre de des merveilles, la route de la soie. Une histoire que les marchands n’écrivent pas (à part Marco Polo, parce qu’il s’emmerdait en prison), mais qui est plus brillante et plus pacifique que bien d’autres histoires.

Dans une autre vie, j’aimerais aussi être marchand, trader international. C’est une vie qui a toujours été méprisée par le commun des hommes. Dans tous les systèmes sociaux, jusqu’à récemment, les commerçants sont considérés comme la classe la plus vile, sans doute parce qu’ils ne produisent rien, qu’ils n’ont pas d’œuvre politique ou spirituelle, qu’ils n’ont pas de patrie, qu’ils sont toujours entre ; dans un entredeux, un entretient, quelques entrechats, entre deux villages, deux pays, toujours passant, et revendant toujours un peu plus cher, un peu ailleurs, un peu plus loin. (Le commerce n’a été pris en compte par les historiens, si je ne m’abuse, qu'à partir de Braudel ; avant on n’y voit qu’une pratique basse et anhistorique.)   

Les marchands prennent les routes, trouvent toujours un moyen de s’introduire dans les royaumes les plus fermés. Ils s’accommodent de tous les régimes politiques, de toutes les coutumes, ils ne jugent rien ni personne. Les marchands ne sont jamais où on croit qu’ils sont. Ils ont une arrière-boutique, dans leur tête, où ils vont se réfugier, où ils calculent leurs chances, où ils attendent que les conflits du monde réel se résolvent. Puis arrive un temps où ils n’attendent plus, et ils vont faire leurs affaires par-dessus les conflits, ou à travers, ou par en dessous. Les marchands sont d’extraordinaires acrobates, qui vivent dans un monde parallèle et sur un mode silencieux. On ne saura jamais rien de ce qui se passe dans l’âme du marchand.

J’aime, chez le marchand, cette modestie chinoise, concave, cette sagesse pratique qui le fait fuir les grandes théories, les systèmes, les polémiques, les affects.

Alors les fois où j’entends mes copains parler business, j’écoute avec l’attention d’un enfant qui serait en présence de dompteurs de lions. Je ne comprends qu’un quart, ou qu’un tiers de ce qu’ils disent, mais cela suffit à me faire voyager. J’imagine mes amis au quinzième siècle, vendre du poivre et acheter de la porcelaine. J’écoute des phrases et des mots que je rêve, un jour, moi aussi de prononcer. « Prospective », « client », « contrat », « avec ces salaires, vous me bouffez mes bénéfices », « et des dividendes comme ça, tu sais où tu peux te les carrer ? »

Ah ! Poésie du voyage.

par Guillaume publié dans : rencontres
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Vendredi 24 août 2007
Les femmes de Bretagne ont des yeux  magnifiques. On peut tomber amoureux  d'une femme qui n'a qu'un regard, à condition qu'elle ait les yeux purs et éclairants. Je connais des gens qui ont de beaux yeux mais leur regard indispose, met mal à l'aise. Les Bretons ont un regard franc et plaisant. Un regard minéral, dans lequel on se sent aussi bien qu'au bord de l'eau, ou assis sur une pierre sèche.
Je partis de Vannes, l'autre jour, pour aller voir les alignements de Carnac. (Très belle ville, Vannes, très méconnue, qui se remplit de groupes de musique traditionnelle autour du 15 août). Arrivé à l'alignement, une jeune femme me voit arriver et me dit bonjour. Quel est ce pays où même les jeune femmes saluent les inconnus ? Je ne manque pas l'occasion de lui adresser la parole. Un visage splendide aux yeux bleus étonnants, un visage froid et bon. Elle travaille là, elle note et relève la fréquentation humaine de ce haut-lieu touristique. Elle dirige, en tant que doctorante, l'équipe de volontaires qui réalisent une étude compliquée sur les éventuels aménagements à procéder.
Je la quitte et, le long des pierres dressées, je me rends à l'évidence : je suis amoureux de cette chercheuse en géographie. Amoureux fou, je ne pourrai plus l'oublier. Je prends un chemin de traverse et je me promène dans les champs attenants aux alignements. Des dolmens préhistoriques y sont disséminés. Je secoue hors de moi le désir qu'a fait naître en moi la mystèrieuse géographe et je prends conscience que tous les auteurs que j'aime ont partie liée avec la géographie. Plus que l'histoire, l'énigme, le suspens, les sentiments et les idées, plus que les personnages, c'est le rapport singulier aux territoires qui provoque en moi les plus fortes émotions poétiques.
Je retourne voir la jeune femme aux yeux lumineux pour en savoir plus sur elle. Pourquoi a-t-elle choisi de se lancer dans la recherche en géographie ? A Brest, en plus. Qu'est-ce qui amène une belle garce à s'orienter de la sorte ? Elle me dit qu'elle travaille sur "les îles". Il y a une géographie spécialisée dans les îles, et elle y passe de longs mois, pour observer je ne sais quoi. Elle dit qu'elle est née à Ouessant. Je deviens fébrile et sens monter en moi une bouffée de chaleur. Comme ce serait délicieux de passer un mois avec elle sur une île, de Bretagne ou d'ailleurs, à faire de la cartographie, des relevés, de la poésie et des plats mijotés.
par Guillaume publié dans : rencontres
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Mardi 17 juillet 2007

Il y a des jours où même le sage précaire est incroyablement charrette.

"Charrette" est un terme qui signifie "busy", "très busy" même, dans le milieu de l'architecture. Comme il dit bien ce qu'il veut dire - les architectes devaient poser leurs plans dans la charrette qui passait pour les ramasser une fois par jour, d'où l'agitation et la précipitation pour terminer à temps - cette habitude linguistique s'est répandue dans le domaine du design, de la danse, des musées, et jusque dans la communication.

Il est donc plus "cool" de dire "charrette" que de dire "busy", aussi extraordinaire que cela paraisse. Je le dis pour tous les blaireaux, les ploucs, les provinciaux et les beaufs de mon espèce qui, peut-être, lisent ce blogs sans trop savoir pourquoi.

Dans la même journée, donc, j'ai attéri en France, j'ai vu mon vieux pote Mathieu, j'ai rencontré Cai Chongguo, le blogueur indispensable de Journal d'un Chinois, déjeuné avec lui, j'ai posé mes manuscrits chez des éditeurs et j'ai dîné avec des amis de Nankin, dont Camille, le documentariste de Demoiselles de Nankin. Tout cela avec le décalage horaire qui faisait qu'il était 22h00 pour mes amis lorsqu'il était 4h00 du matin pour moi.

Je reviendrai sur ma rencontre avec Lao Cai, qui m'a fait très plaisir. Ce n'est pas tout les jours qu'on fréquente des gens qui, toujours modestes, incarnent à ce point des choses d'une importance historiques.

Chez Mathieu, où je logeais, une jeune Allemande architecte m'apprit ce que voulait dire "charette"

par Guillaume publié dans : rencontres
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Mardi 12 juin 2007

Un Américain me demande l'hospitalité. Il parle un peu de lui, pourquoi je ne sais pas.

Il a 26 ans et le récit de sa vie est déjà tellement riche que c'en est ennuyeux comme la pluie. Tout ce qu'il a fait, c'est incroyable, il a vécu dans des pays d'Amérique et d'Asie, tous apparemment, il a eu de nombreux emplois, il semble être compétent en tout, s'est marié avec une Thaïlandaise, a divorcé, a vécu avec une Canadienne à Vancouver, a publié des recueils de poésie, est spécialiste en informatique, joue au basket et à je ne sais quels sports, fait du volontariat partout où il passe… La liste est tellement longue qu'une nausée vous prend en la lisant. Vous avez envie de lui dire : « Stop ! » Parle d'autre chose, tu nous soûles avec ta vie, tes aventures et tes multiples talents.

Comment font-ils, les Américains ? Ces gens sont des mutants. Ils vivent leur vie avec une telle intensité qu'on dirait qu'ils ne perdent pas une minute. Même les poètes rationalisent leur passage sur terre et gèrent leur temps libre pour optimiser le rapport coût/prix de revient.

Pfff, j'en ai vu pleins, comme lui, à 20 ans ils parlent chinois, ils parlent tamoul, ils sont sympas, ils sont costauds, ils ont traversé un continent à vélo, ils vous écoutent avec attention et vous trouvent fascinant, ils séduisent les femmes plus âgées qu'eux sans s'en rendre compte, ils boivent comme des trous, ils sont anti-républicains. Ils baisent tout ce qui passe sans s'en vanter, ils sont ouverts à tout et toujours au courant de tout.

Le sage précaire sort de là éreinté, épuisé, désespéré. Il a mille ans d'âge, le sage précaire, et en sait moins sur la vie que ces merdeux d'Américains.

Alors, qu'est-ce que je fais, je lui offre l'hospitalité, à cet emmerdeur, qui risque en plus d'être charmant, brillant et marrant ? Oh la la, Américains ! Américains ! Quand nous lâcherez-vous un peu la grappe ?

par Guillaume publié dans : rencontres
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Vendredi 25 mai 2007

Pour diriger ma thèse et trouver le meilleur établissement susceptible d'accueillir un parasite comme moi, j'ai demandé conseil à un ami qui a terminé son doctorat récemment et qui possède une culture et une connaissance du milieu universitaire hors du commun. C'est simple, du plus loin que ma mémoire remonte (en arrière), je ne me rappelle pas qu'il ait été ignorant d'une chose que je susse. Et j'ai été si souvent ignorant des choses qu'il connaissait. Il m'a donné le nom d'une jeune enseignante originaire d'Irlande du nord. 

Mais cette jeune prof, il se trouve que je l'ai connue, et c'est là que ça se corse. C'était il y a des années, dans un pub de Dublin. Elle faisait sa thèse sur un écrivain antillais. A l'époque, beaucoup d'Irlandais faisaient des recherches sur la littérature caribéenne, pour la raison qu'un professeur éminent était spécialiste de cette discipline typiquement anglo-saxonne : le post colonialisme. Oui, au Royaume Uni, sur les Iles britanniques et en Amerique, on peut être spécialiste de trucs comme ça, ainsi que de « gender studies », par exemple, « l'études des genres », (les différentes représentations de la sexualité, les différentes expressions de la sexualité, le féminisme, que sais-je encore ?)

Moi, vous me connaissez, du haut de ma supériorité franchouillarde, je lui faisais toutes sortes de réserves, à cette étudiante. Je lui disais : « Mais qu'avez-vous donc, tous, à étudier les Antillais ? Il n'y en a que pour eux, c'est vrai quoi ! » Heureusement, comme elle était britannique, elle avait de l'indulgence pour les hommes pris de boisson. Et comme elle était francophone, elle avait l'habitude de l'arrogance hexagonale. Elle me répondit en rigolant : « Ouais, pourquoi vous ne vous occupez pas de Balzac, de Flaubert…

- Exactement ! » Répondis-je, sûr de détenir la vérité, sur ce point comme sur tant d'autres. Je ne sais plus comment la soirée s'est terminée ; je crois qu'elle est partie avec un autre homme. En revanche, de ce qu'il est advenu de moi, ça…

Et me voilà dans la situation du type obligé d'écrire à une brillante jeune femme pour lui demander de diriger son travail, sans pouvoir lui faire l'affront de prétendre qu'il ne s'est jamais rien passé entre eux deux. Obligé de dire à une personne qui risque d'être déterminante dans ma vie : « Tu te souviens peut-être de moi, nous avions devisé littérature dans un estaminet… » Mon Dieu, que dire ?

« Sous mes critiques superficielles, tu avais perçu, j'en suis persuadé, mon enthousiasme pour ta thèse… » Non, c'est un peu lèche-bottes.

« J'étais celui qui préférait Flaubert à Chamoiseau, tu te souviens ? Comme on avait ri. » Non, elle va se foutre de moi.

« Le pub était sympathique et, je m'en souviens bien, nous n'avions pas parlé de littérature du tout. » Non, il y a des risques qu'elle ne se souvienne pas de moi.

« Tu sais, j'ai évolué, au frottement du monde, et maintenant j'adore tout ce qui est post colonialisme, gender studies, j'ai même des amis africains et homosexuels… » J'aggrave mon cas.

« Bon, d'accord, j'ai été con, mais tu es catholique comme moi (enfin pas comme moi, mais... comme beaucoup de gens) à moins que tu ne sois protestante, et alors, heu… »

Et flûte ! Cela m'apprendra à ouvrir mon clapet quand personne ne me demande rien.

 

par Guillaume publié dans : rencontres
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Dimanche 8 avril 2007

Il n’y a pas d’amitié réelle sans admiration. Je lance cette phrase comme ça, pour donner du poids à ce que je vais dire ci-après. Je n’y crois pas du tout, bien entendu, l’admiration n’a rien à voir avec l’amitié, et puis l’amitié c’est un mot trop gros, c’est encombrant.

Au fait.

J’admire la sobriété de Sigismond. Sa frugalité. Il boit peu d’alcool, tellement peu que je le soupçonne de me croire alcoolique. Il parle peu, mais il peut parler vraiment, rarement mais sincèrement. Auquel cas, il le fait avec peu de gens. Un jour, Lumière de l’Aube l’a chambré parce qu’il ne desserrait pas les dents. Il répondit qu’il avait perdu l’habitude de parler.

Quand on se voit, lui et moi, c’est la rencontre entre un grand bavard qui n’aime qu’une seule langue et un grand muet polyglotte.

Les femmes chinoises aiment ce type d’hommes peu loquaces. La plupart des femmes préfèrent les taiseux aux bavards, car on respecte toujours plus, hélas, les gens réservés. Mais les femmes chinoises ont une nette aversion contre les beaux parleurs, peut-être parce qu’elles ont moins d’armes pour s’en protéger, parce qu’elles sont plus facilement impressionnables.  

Sigismond mange peu, aussi, ce que j’admire encore plus, et il n’a pas un poil de graisse. Il cultive son corps et il est à mes yeux une force de la nature, capable d’effectuer cinquante pompes, là, au bord d’un lac, sans être essoufflé.

La fermeté pourrait être son principe. Chacun de nous abrite un principe individuant, un petit truc simple et élémentaire autour de quoi se noue notre idiosyncrasie. Cela peut-être la fluidité de l’eau, la pureté de l’air, la couleur rouge, le désert, la mer, la gravité, la rapidité. Pour Sigismond, c’est la fermeté. Il nourrit inconsciemment un idéal de pierre. Tout en lui ramène à la statue. Il bouge peu, agit peu, tend à n’avoir que des poses nobles et mesurées, il écrit peu, comme si la moindre phrase écrite était gravée dans le marbre.

Sa voix est une voix minérale et dure. Un jour il corrigea un article que j'avais écrit pour une troupe d'opéra Kun. Il le lut à haute voix et donna à mes phrases une ampleur antique, une présence spatiale. J’étais transi d’admiration pour mon propre texte.

C’est là la générosité d’un homme ferme : il fait rejaillir sur vous l’admiration que vous lui portez.

 

 

par Guillaume publié dans : rencontres
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