Chines
Certains professeurs enseignent encore les langues étrangères de sorte que les étudiants ne réfléchissent pas, que toutes les phrases qu’ils prononcent soient, si possible, vides de sens. Les textes sur lesquels ils s’appuient sont eux aussi soigneusement vidés de tout contenu culturel, ou intellectuel, ou autre. Les compositions demandées ne sont jugées que d’un point de vue purement formel et de la correction de la langue.
De grands efforts sont fournis pour retirer tout intérêt à l’apprentissage du français, et à le rendre uniquement technique, mécanique. Alors que nous sommes environnés de textes intéressants, que les manuels scolaires regorgent d’écrits à la fois pertinents pour s’ouvrir l’esprit, et utiles pour la progression linguistique, nos professeurs préfèrent créer ex-nihilo des productions qui répondent à des critères de stricte nullité culturelle.
Un jour, on vient me demander de corriger un texte qui était destiné à devenir une base d’étude pour retravailler telles ou telles structures de langue. Je m’exécute, mais très vite je demande : « Qu’est-ce que c’est censé être ? Un discours public ? Une lettre ? Un article ? Une production universitaire ? » On me répond que c’est un peu tout ça en même temps, mi écrit mi oral, que c’est juste pour s’entraîner. Ce fut une des mes grandes expériences chinoises : les phrases n’étaient que des manifestations de surface, elles jouaient la comédie de la jovialité, de l’argumentation, de l'émotion, mais sans aucune espèce de contexte communicatif. C’était du vide monté en épingle, venant de nulle part et exprimé pour personne.
Cela peut aller très loin, si loin que le voyageur n’en croit pas ses oreilles. Les étudiants préparent une
rencontre avec des étrangers en apprenant par cœur des phrases qu’il faudra répondre dans les conversations prévues à l'avance. On leur apprend aussi ce qu’il faut dire sur leur propre
université, sur leurs professeurs, ce qu’il faut dire à la fin, lorsqu’ils remercieront et partiront. C’est hallucinant : si un étudiant cherche à dire la même chose avec d’autres mots, le
professeur le reprend et lui fait répéter les formules ad nauseam jusqu’à le faire atteindre à l’état de non pensée idéal.
Quand on sait que ces choses existent encore en Chine, il me semble que l'on comprend mieux beaucoup d'autres choses.
Il paraît qu'il est de bon ton de décourager les jeunes gens qui veulent enseigner notre langue et notre culture à
l'étranger. De mon côté, je vous dis que si la Chine vous attire, allez-y, allez-y de toute votre force, elle vaut immensément le coup. Mais qu'on me permette de donner quelques conseils.
Les universités recrutent souvent des profs français. Chaque rentrée universitaire, il y a dans le pays un grand renouvellement des "lecteurs étrangers", car ceux-là ne restent en général
qu'un an, et rares sont ceux qui restent plus de deux ans. Pour être embauché, assurez-vous d'être titulaire d'un master.
Ne cherchez votre université depuis la France, car les Chinois aiment que cela se passe par relations. Alors que l’on cherche mon remplaçant pour l’an prochain, mes supérieurs répugnent
à lancer une annonce officielle. Ils préfèreraient que quelqu’un émerge du tissu de relations qui entoure et enveloppe la fac. Donc, mon conseil serait que vous veniez d'abord en Chine, à
l'aventure par exemple, avec un visa de touriste, et qu'une fois sur place vous circonveniez le monde universitaire, vous vous fassiez connaître, vous offriez des coups à boire, vous proposiez
vos services pour des interventions extérieures dans les amphis et les classes, etc. Bref, vous entrez dans un réseau.
Avec les étudiants chinois, il est bon d’être affectueux car leurs relations aux professeurs est familiale, et en quelque sorte un peu filiale. L'université n'est pas un lieu d'autonomie, les étudiants sont encore extrêmement protégés et ils attendent des profs des sentiments, de la chaleur, de la communication. Ils préfèreront toujours un joyeux médiocre à un brillant savant qui ne s'occupe pas d'eux. Selon votre sexe, votre âge et votre personnalité, vous prendrez à leurs yeux le rôle de mère, de père, d’oncle ou d’ami. S’il est bon de jouer ce rôle affectif, une mise en garde s'impose toutefois : il faut savoir gérer des moments de crise, de tension, de déception ou de colère, qui vous tomberont dessus sans que vous vous y attendiez. Dans ce cas, l'affectivité de départ trouble les choses, et il est nécessaire qu'une espèce de conscience professionnelle préside aux effusions. Le jeune prof qui a séduit sa classe en deux heures et qui pense, pendant un mois, maîtriser la situation, peut être très vite débordé, ou désemparé, devant une attitude collective qu’il ne comprend pas. Il se croyait aimé, il ressent un rejet ; il se croyait respecté, il a l'impression qu'on se fout de lui ; il doit savoir garder son calme et, s’il exprime son mécontentement, ce doit être en tant que professeur et avec mesure, et non avec l'amertume qu'on se permet d'avoir avec les amis, ou les membres de la famille. Vous serez toujours un étranger et si vous vous énervez, on ne vous comprendra pas.
Il faut savoir durer. Séduire, ou conquérir une classe pendant un cours, c’est facile, rester sur une bonne dynamique
pendant quelques semaines aussi, surtout avec les Chinois qui peuvent être disciplinés et accueillants. Mais la temporalité est problématique. De nombreux professeurs ne tiennent pas longtemps,
que ce soit pour des raisons de tensions avec les étudiants, ou avec les collègues, ou avec les supérieurs, ou avec l’administration ou avec le consulat. C’est au point que je considère que le
meilleur critère pour juger des profs en Chine est : tenir. Durer, ne pas céder à l’usure, ne pas se répéter, ne pas ennuyer les étudiants, ne pas s'ennuyer des étudiants.
Pendant que l'écrivain parlait, accompagné de sa charmante traductrice, un étudiant juste en face de lui, assis à la table ronde, dormait. La
tête renversée en arrière, la bouche ouverte, il n'avait pas cherché à dissimuler sa fatigue.
L'écrivain n'avait pas commencé depuis plus de quinze minutes que je pouvais compter trois dormeurs dans la salle.
C'est alors que m'apparut cette évidence : les Chinois dorment beaucoup dans les lieux d'études. Je m'y étais tellement habitué que je l'avais intégrée à mon rapport avec eux,
et l'avais occultée en fin de compte.
Pourquoi personne ne le réveille-t-il pas ? Par pur respect des convenances, je ne sais pas, par politesse pour l'écrivain étranger qui lui fait l'honneur de traverser le monde pour lui parler de
Baudelaire. Non, cela ne viendrait pas à l'idée, et c'est très bien comme cela. J'ai toujours détesté qu'on réveille les gens, en classe ou en soirée.
Malgré tout, je me suis demandé ce que l'on penserait si l'on était en Europe. Mettons, en Grande Bretagne. Imaginons trois étudiants en train de dormir, sur une assemblée de cinquante personnes.
On penserait de suite que ce sont de jeunes fêtards qui ont trop bu la veille.
En Chine, le dormeur a une autre image. Spontanément, on se figure qu'il a travaillé toute la nuit, penché sur des livres, dans une petite lumière qui lui bousille les yeux. En réalité c'est
inexact, les étudiants les meilleurs sont ceux qui savent être en forme quand ils ont cours, mais la réputation et la force de l'image sont là, puissantes et mystérieuses.
Ô, conférenciers qui viendrez à Shanghai et dans les autres provinces fleuries, laissez dormir les jeunes Chinois, qui signent, par cette échappée de la conscience, leur différence culturelle et
leur exception française à eux.
Il est vrai que l'autre jour, des étudiants m'ayant demandé quelle était ma position sur la question, nous avons parlé du Tibet dans une
classe. C'est un sujet qui fâche, alors il faut la jouer serré.
Le risque, à mes yeux, c'est toujours de voir les Chinois se braquer et se fermer à tout dialogue. Je suis très reconnaissant à ceux qui posent des questions, qui acceptent de débattre, de
contredire, de chercher à comprendre l'opinion des autres. J'en suis reconnaissant car, ce que j'observe dans la plupart des cas, ce sont des attitudes de retrait, de prudence et de langue de
bois.
Une autre attitude qu'on observe fréquemment, consiste à déclarer bien haut des opinions en phase avec la pensée du Parti, soit pour exprimer ses convictions, soit pour montrer à tous les membres
du Parti qu'on est idéologiquement correct.
Comme le dit un commentateur sur ce blog, les étudiants ont parlé de notre séance de discussion en classe sur leur forum internet, BBS. Certains disent qu'il ne faut pas parler de ces choses
avec un étranger, et qu'il ne faut pas sortir du rôle strict d'apprentissage d'une langue étrangère. Ce refuge vers la simple technique d'une langue, vue uniquement sous l'angle d'une
mécanique sans idée, sans culture, est une autre façon de se braquer et de ne pas parler des choses qui fâchent.
Pour ma part, je leur explique comment la presse s'y prend, et leur rappelle que nous aimons les images contrastées (qu'il ne faut donc pas trop se scandaliser d'une image négative, car une autre
plus positive lui succèdera). Je leur rappelle que les Français aussi ont commis des crimes dans l'histoire et qu'il ne s'agit donc pas de donner des leçons d'humanité à qui que ce soit. Quand
ils comparent les Tibétains aux Corses ou aux Bretons, je leur réponds qu'en effet l'Etat français a été brutal, comme l'Etat chinois, mais qu'aujourd'hui les Bretons et les Corses
votent, et que les partis indépendantistes ne recueillent pas la majorité des voix. Je dis que je me range derrière la lettre écrite par les intellectuels chinois qui proposent 12 points pour
résoudre la situation. Lettre que, bien entendu, personne n'a lue puisqu'elle n'est pas diffusée dans les médias. Un moment intéressant de cette discussion fut lorsque nous parlâmes de la
demande d'autonomie. "Mais c'est acquis!", m'ont dit les étudiants.
Cela signifie au moins qu'ils sont en faveur de l'autonomie et du respect de la culture tibétaine. Et simplement, ils croient que le gouvernement chinois la respecte, puisqu'ils n'ont pas
d'autres informations à ce sujet.
Difficile de faire le bilan de ce type de discussion. Je doute constamment, je ne sais pas si ce n'est pas contre productif à terme. Je ne crains pas la surveillance du Parti car aujourd'hui la
ligne de conduite est de laisser totale la liberté de parole aux étrangers. Mais je crains de dire des bêtises, ou de heurter des susceptibilités.
Hier déjà, une amie m’offrait un joli livre, sans même savoir la date qui
approchait. C’était une préfiguration de la journée d’aujourd’hui.
Ce n’est pourtant pas mon anniversaire. Mes étudiants savaient qu’il
approchait mais qu’ils ne pourraient pas me voir le jour où il tombait, et ils m’ont préparé une surprise. Un gâteau au chocolat, une carte, un cadeau et un dessin de moi en train de bouder. Le
titre du dessin dit en fait « Guillaume en pleine méditation ». Surpris et sincèrement touché, je leur ai fait un discours de remerciement qui était à la limite de la déclaration
d’amour. Les étudiants chinois, et cette classe plus qu’une autre, sont si attachants que le professeur précaire a envie de rester près d’eux quelques années de suite, pour les voir grandir et
s’épanouir. J’ai embrassé toutes les filles, c’est-à-dire la quasi-totalité du groupe, et j’en ai profité, après la tournée des bises, pour leur donner quelques indications sur la technique de la
bise à la française. Cela n’a l’air de rien, mais pour des gens qui n’ont jamais fait cela, c’est un geste compliqué et très gênant. Beaucoup d’Asiatiques ne savent pas s’y prendre. Deux visages
qui se rapprochent au point de se toucher, c’est un petit scandale, une véritable rupture avec la distance respectueuse qu’on apprend à respecter entre les individus. J’ai toujours pensé qu’il
fallait que les profs étrangers le leur apprennent, à des fins culturelles. Après avoir montré les quelques mouvements qu’il fallait éviter, les conseils donnés à ceux et celles qui portaient des
lunettes, les différentes approches, je les ai encouragés à pratiquer entre eux, dans leur dortoir.
L’après midi, mes collègues me donnèrent rendez-vous dans un restaurant, et ce fut un dîner en mon honneur, là aussi en avance sur mon anniversaire. Pour la première fois de ma vie (mais la Chine aura été l’autre pays de mes premières fois, après la France de mes jeunes années), des collègues avaient commandé un gâteau avec mon prénom écrit au chocolat. Comme dans les films, pensais-je. Nouveau discours de remerciement, où je voulais, du plus profond de mon cœur, surtout en ces temps où la politique risquait de crisper nos relations, leur signifier combien l’environnement de travail qu’ils m’offraient m’était précieux.
A bien y regarder, depuis que je gagne ma vie, ou plutôt depuis que je travaille, puisque je travaillais avant que d’être tout à fait indépendant, c’est avec les Chinois que j’ai été le plus heureux. Et ceux-là en particulier, à la fois ceux qui forment mon équipe et ceux qui remplissent mes classes, je pense à eux ce soir avec beaucoup d’émotion.
Mon anniversaire venait à point nommé pour leur dire que, quelles que soient nos divergences politiques et idéologiques, ce qui nous unissait était beaucoup plus beau que ce qui nous séparait.
Quand les filles grandissent et qu’elles sont de jeunes adultes, elles gardent ces habitudes mais avec des variations. Certaines préfèreraient appeler tout le monde par son nom et se faire appeler ainsi. Ce serait plus simple et cela éviterait d’inscrire constamment des relations de hiérarchie et d’étiquettes dans la vie de tous les jours.
Car pour nous, traduits en français, ces mots de « petites sœurs », « grandes sœurs », c’est doux, chaleureux, tendre, on trouve cela mignon comme tout. Ils cachent pourtant des relations de pouvoir, d’ascendance et de respect dû, de devoir social, qui peuvent être pesants pour certaines jeunes personnes, plus modernes ou plus occidentalisées.
Chez les jeunes femmes professeurs, ou les enseignantes chercheuses, les questions de dénomination et d’appellation sont encore très intéressantes. Deux collègues, égales selon l’âge et le statut, mais aussi en terme d’expérience, de compétence et de prestige, vont s’appeler différemment selon l’âge et selon cette coutume proprement chinoise. Certaines osent faire une transgression et passer de « grande sœur » au prénom, ou au nom complet, mais c’est au risque d’être mal vue, ou de créer une tension. D’autres n’osent pas et toute leur vie seront appelées par leur prénom, comme un enfant, par des collègues à peine plus âgées qu’elles, et se feront appeler « professeur » par d’autres collègues à peine plus jeunes qu’elles.
Moi, en revanche, je vous appellerai par votre prénom, ce qui, en Chine, est plus osé qu’en Europe. (Une femme ne se fait jamais appeler par son prénom, ou alors par son mari, et encore.)
Appeler un professeur par son prénom, c’est l’anarchie. Dans un département de langues étrangères, on pourrait toujours faire passer cela pour des influences venant du français ou de l’anglais. Je connais un professeur qui appelle un de ses collègues par son prénom alors même qu’il a été son élève, il y a des années. C’est une sorte de coup d’état sociolinguistique. Par l’appellation, il fait perdre un peu de face audit professeur et se présente publiquement comme son égal. Il prend le pouvoir symboliquement.
Enfin, c’est comme ça que je ressens les choses, je peux me tromper. Toujours est-il que si vous connaissez des Chinois, je vous recommande de leur poser des questions sur les appellations, les dénominations : c’est passionnant, compliqué, subtil et parfois très drôle.
La venue de Claude Imbert à Fudan fut un grand moment pour la vie intellectuelle de l’université. Une femme qui fait partie de l’élite mondiale de la philosophie actuelle vient parler à mes étudiants, de Rousseau, de Baudelaire, de Delacroix. « Ce n’est pas rien », me dis-je parfois, dans des instants épiphaniques (ma vie intérieure occasionne en effet des plongées dans des commentaires d’une rare sophistication.)
Pendant qu’elle introduisait sa conférence, des étudiants et des collègues chinois
installaient le matériel technique qui allait permettre de projeter des images.
Trois espaces, celui de la parole, celui de la réception, séparés par celui de la technique. Ce sont ces trois espaces que j’ai filmés dans la vidéo ci-dessous, maladroitement. Trois territoires
qui sont à mon avis l’image de la beauté et de la fragilité de l’enseignement. Entre une parole émise et son exploitation dans la vie de quelqu’un, fût-ce une méditation ou une rêverie, il faut
traverser des espaces continuellement. Le professeur vit dans la réalité des paroles qui disparaissent, qui sont oubliées. L’étudiant, lui, fait face à un débordement d’informations, et sera
peut-être touché par telle ou telle parole.
Dans ce grand déversement des paroles et des informations, Claude Imbert a inlassablement proposé une façon de parler rigoureuse, exigeante et chaleureuse à la fois. Son sourire et sa voix exprimaient le grand respect qu’elle nourrissait pour les étudiants chinois. Elle a su éviter les deux écueils qui menacent les étrangers en coopération universitaire : prendre les Chinois pour des parisiens au fait de l’actualité française, ou leur parler comme à des enfants qui n’ont aucune culture.
Ainsi cet homme du pays Zheng qui, voulant acheter une paire de chaussure, mesura son pied à l’aide d’une corde. Puis il tarda à acheter sa nouvelle paire, car quand il essayait des chaussures, il oubliait d’apporter sa corde. Quand ses amis lui faisaient reproche de cette conduite illogique, l’homme répondait :
« Rien n’est exact que ma corde ! Je préfère me fier à cette corde qu’à mes pieds. »
Nul doute que se cache là-dedans une sagesse, quelque chose de propice à élever l’âme ou à se prémunir d’un danger quelconque.
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