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Vendredi 29 septembre 2006 5 29 /09 /2006 05:32

Alors dans ce milieu d’élites, les gens se présentent en mettant leur formation en avant. « Bonjour. Albert, normalien.

- Enchantée, Gertrude, Paris IV. » Pour moi, c’est du chinois. Pourquoi accolent-ils à leur nom ces établissements, comme s’ils faisaient partie de leur identité ? N’ont-ils pas confiance en leur propre talent, leur chaleur, leur faconde, pour se faire aimer et respecter de leurs semblables ?

Je crois que les Chinois font la même chose. Lumière de l’Aube m’expliquait que les diplômés de Nanda (l’Université de Nankin) étaient pour toujours des Nanda ren, des « gens de Nanda ». On dirait un livre de James Joyce. Pour toujours, même s’ils ne se connaissent pas, ils s’entraideront, se reconnaîtront, se renverront des ascenseurs.

On me présente, moi aussi, avec ces nouveaux codes : « Voici Guillaume, le professeur de la classe élite, Lyon 3. C’est un philosophe. » Je rougis à chaque fois. Je crois que je vais demander qu’on évite de me présenter, ou qu’on omette purement et simplement la mention de mon université.

Pourquoi cela me gêne-t-il ? Après tout, je n’ai pas à renier ma formation, ni les années d’études où j’ai été heureux (la plupart du temps), où j’ai fait des rencontres déterminantes pour le restant de ma vie intellectuelle et affective. Cela me gêne parce que cela donne une importance démesurée à quelque chose qui n’en a pas beaucoup. Bien sûr, mes études ont influé sur moi, mais pas plus que mes voyages, mes amis et les femmes que j’ai aimées. Imagine-t-on quelqu’un dire : « Je vous présente Guillaume, professeur, il a vécu deux ans avec Emma, trois ans avec Sophie, il a aimé une Finlandaise qui lui a préféré in fine un Finlandais, et une Allemande qui lui a préféré un Turc (pour les Chinoises, il vous expliquera lui-même, c’est un peu compliqué) » ? Ce serait absurde, et pourtant ces histoires m’ont profondément marqué, peut-être plus que toute ma scolarité (apprentissage de la lecture et de l’écriture mis à part.)

C’est ce sentiment d’absurdité, d’inadéquation, que je ressens quand on précise que je suis passé par Lyon 3.

 

 

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Dimanche 1 octobre 2006 7 01 /10 /2006 08:07

La faculté de français est en émoi. Une ancienne étudiante, aujourd’hui en recherche d’emploi, vient de remporter le premier prix du programme de télé réalité « Super Girl », une sorte de Star Académie pour jeunes filles chinoises.

Dès mon arrivée à Fudan, le doyen m’avait parlé d’elle et de son excellent parcours dans la compétition télévisée. « Tous les ans, me dit-il, la faculté de français se distingue d’une manière ou d’une autre. »

D’autres profs me parlèrent sérieusement de l’importance, pour l’université de Fudan et pour notre département, de la réussite, du talent et de la médiatisation de cette « super fille ». Quand je m’interroge sur l’absence de relation qu’il y a entre ses performances artistiques actuelles et ses études passées, on me répond qu’elle a chanté une « chanson de Carmen » devant la Chine entière. On présente sa participation à la finale de cette émission comme un événement national, d’importance égale, en matière d’image et prestige, à la nomination d’un ambassadeur de Chine en France qui fût sorti de nos rangs. On parla même d’elle et de sa voix sublime à Hubert Védrine, qui accueillit la nouvelle avec une moue à mi-chemin de l’incompréhension et du sarcasme. Je crois que sur le moment, il ne se rendit pas tout à fait compte de ce qu’on lui disait, et qu’une fois la stupeur passée, il oublia l’information.

Un matin, mes étudiantes de deuxième année, les yeux pleins de vie et de lumière, me demandèrent si j’avais regardé la télévision la veille. Leur championne avait remporté la mise. Et de plus, un de mes collègues, un de leur professeur, était apparu sur scène, dans l’émission qui était pourtant tournée en direct dans une province éloignée, pour soutenir la candidate et pour chanter à son tour « Frère Jacques » et « L’internationale », en guise d’animation. L’excitation de mes étudiantes, à l’évocation de tant de gloire, était à son comble. Pour évacuer de leur cœur la pression qu’y avait accumulée la joie, nous chantâmes des canons français traditionnels.

Un homme sauva, sinon l’honneur, du moins une certaine éthique de l’enseignement : le professeur Zhu, toujours urbain et souriant, me dit qu’il n’avait pas regardé la télévision la veille, et qu’il ne se souvenait pas du nom de l’ancienne étudiante. Des journalistes étaient venus dès la première heure pour avoir des renseignements sur la vie et les parents de la star montante. Il leur avait dit qu’il ne pouvait pas les aider, qu’il était indifférent à tout ce qui se rapportait à « Super Girl », et qu’en règle générale, il valait mieux ne pas trop perdre son temps à regarder des programmes délétères. Et il ferma la porte au nez des journalistes. Pendant que nous parlions, dans le bureau collectif des professeurs de français, il reçut plusieurs appels de journalistes qui voulaient avoir de plus amples informations, qui désiraient qu’on leur rapportât des anecdotes sur l’ancienne étudiante. En bon linguiste, polyglotte et sémioticien, il fut ferme et les renvoya à leurs chères études : « C’est une université ici, messieurs, ce n’est pas une agence de mannequin. On vient ici pour étudier, pas pour chanter. Au revoir. »

Heureusement que le jour en question était les vacances de la fête nationale ; quelques jours de répit suffiront peut-être pour que la faculté de français ne soit pas importunée par une agitation interne et externe due à la pression du spectacle. 

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 07:54

L’autre jour je revenais du centre ville. Je venais de boire quelques verres au très chic Face bar, un estaminet de grande classe sis dans le parc d’un hôtel de luxe. Les jours de chaleur, les tables en terrasse du Face sont l’endroit idéal pour prendre un apéritif, au soleil couchant, tandis que les plus belles étrangères de Shanghai devisent près de vous.  

Lorsque l’happy hour prend fin, et que les consommations deviennent ridiculeusement chères, le voyageur lève le camp et va acheter à manger dans une gargote quelconque près du bus qui le ramène chez lui.

A peine descendu du bus, une femme me rentra dedans en scooter. Moi, fatigué et peut-être un peu altéré par la bière, je la regardais, relevais son scooter, la vis se relever elle-même, et voulus partir. La femme me retint. Elle me montrait ses écorchures, comme si j’en étais responsable, me montra les morceaux de verre par terre, et ne lâcherait pas que je ne lui offre réparations pour ces dommages. Les passants s’arrêtent et nous regardent. Je cherche à me défaire des griffes de la dame, c’est alors des hommes qui viennent m’agripper. L’un d’eux crie dans son portable : « L’étranger veut s’enfuir, l’étranger cherche à partir ! » Je suis fait comme un rat.

On attend la police. Regroupement. Les gens me regardent comme un criminel, avec le plaisir de la nouveauté : c’est rare de voir un étranger dans cette situation, il va sûrement  se passer quelque chose. Pour décevoir leur envie de spectacle, je sors du sac la nourriture que j’ai acheté à la gare, et je mange mon riz, mes légumes, ma cuisse de poulet, dans une belle indifférence. Ils détournent la tête.

La police arrive. Palabres. Ils parlent en me montrant du doigt, un policier calme la femme en lui assurant quelque chose me concernant. Je sens qu’on va me faire payer quelque chose. Je m’apprête à passer la nuit hors de chez moi.

Ils nous emmènent au poste. Dans un sens, je préfère. Je ne me sentais pas en sécurité dans la rue, entouré de ces assoiffés de spectacle. L’un d’eux aurait pu provoquer une bagarre dans le seul but de satisfaire au désir bien légitime de divertir ses semblables.

Au poste, longue attente. On me demande souvent si je parle chinois et on se demande si je ne comprends pas en fait un peu ce que les gens disent autour de moi. La femme, toujours persuadée que je suis dans mon tort, élève la voix mais se fatigue de n’avoir aucun répondant, aucun écho à ses jérémiades. Chaque policier qui me demande ce qui s’est passé s’entend répondre la même chose : « Je descendais du bus, et cette femme m’est rentrée dedans avec son scooter. » Même en anglais, je ne m’étends pas davantage sur la question. La plupart du temps, je ferme les yeux et il m’arrive de somnoler vraiment, ce qui exaspère la femme.

Les policiers sont embêtés car ils voient bien, depuis le début, que c’est un non événement, que personne n’est coupable, sauf peut-être le chauffeur qui a arrêté son bus au mauvais endroit de la route, et la femme qui aurait dû savoir freiner à temps, ou éviter à tout le moins, les piétons qui déboulent.

Alors on me pose d’autres questions, d’où je viens, qui je suis, où je vais. « Tu allais où, à ce moment-là ? A l’université de Fudan ?

- Oui monsieur.

- Qu’est-ce que tu étudies ?

- Je ne suis pas étudiant, je suis professeur. »

Silence de plomb. Il leur faut quelques secondes pour réaliser. Un prof de Fudan, merde alors.

« Qu’est-ce que tu enseignes ?

- Le français. »

 La femme baisse la tête. Elle sait désormais qu’elle a perdu la partie. Elle n’obtiendra rien de moi, rien de matériel. Elle demande quand même des excuses. Des excuses pour quoi ? Pour m’être fait rentré dedans par une chauffarde incapable de tenir un guidon ? L’interprète anglophone qu’ils ont réveillé pour l’occasion me demande : « Vous n’avez rien à dire à cette femme ?

- Rien.

- Ah ! Bon ?

- Non, je comprends la situation, je sais pourquoi elle est peinée, mais je n’ai commis aucune faute et je ne sais pas ce que je fais là, alors je n’ai rien à dire et j’attends. Comme tout le monde. »

Il essaie mollement de me convaincre que j’étais un peu fautif quand même de me retrouver sur la route, mais je ne bronche pas.

Quelques minutes plus tard, la femme est escortée d’un policier et va se faire raccompagner chez elle. Elle passe devant moi en me lançant un bruit sifflé entre ses dents. Sale étranger. On me garde encore une dizaine de minutes et on me laisse partir. Moi, en revanche, je dois payer un taxi pour rentrer. Je serai chez moi à deux heures du matin, très loin de l’happy hour du Face bar.

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Vendredi 20 octobre 2006 5 20 /10 /2006 09:33
Beaucoup d’étudiants plagient. Ils le font avec une assurance troublante, comme s’il était impossible que vous le remarquiez. Ils passent d’un paragraphe bourré de fautes et à la syntaxe fragile, à un paragraphe parfaitement calibré, aux tours élégants et aux formulations savantes.
Le plus étonnant est qu’ils ne se rendent pas tout à fait compte, d’abord de la gravité de la faute, mais surtout de sa réalité. Ils prétendent qu’ils n’ont pas plagié. Certains, comme partout ailleurs, sont simplement malhonnêtes, mais d’autres sont sincèrement choqués d’être accusés de tricherie. Ils disent qu’ils ont changé quelques mots au texte copié, pensant qu’ils devenaient par là les auteurs véritables du deuxième texte. Et puis qu’ils étaient d’accord avec toutes les idées exprimées par l’auteur, donc « il est normal que les phrases soient presque les mêmes si les idées sont exactement les mêmes. »
Il faut pas mal d’expérience pour les confondre, car ils sont candidement persuadés de n’avoir rien fait de mal. Il faut aussi du cran car il est douloureux de dire à une fille gentille et discrète : « Ce n’est pas toi qui as écrit ce texte. Ce niveau de langue, ici, et là, même tes professeurs n’en sont pas capables. »
C’est d’autant plus délicat que les professeurs chinois ne semblent pas trouver cette question très intéressante. Lors d’une délibération, ils parleront des défauts d’un devoir, des mérites comparés, sans aborder le plagiat, clairement repéré, pourtant, lors d’une réunion préalable. Et lorsque le professeur étranger l’évoque, pour en souligner l’aspect inacceptable, ils sont gênés, comme s’ils assistaient à une démonstration d’impolitesse de la part de l’étranger.
Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Jeudi 9 novembre 2006 4 09 /11 /2006 07:17

Un après-midi, un professeur d’une grande école de commerce est venu faire passer des entretiens à mes étudiantes de quatrième année. Des « entretiens de personnalité », ce qui n’est pas rien quand on sait que pour entrer à Sciences Po, les étrangers n’ont plus d’examen écrit à passer, mais seulement un entretien oral, où le candidat doit se présenter sous un jour plutôt favorable.

 « - Pouvez-vous nous parler de vous en quelques mots ?

- Je suis une fille comme les autres. Je suis quelqu’un d’ordinaire, tout ce qu’il y a de banal.

- Vos parents seraient-ils fiers de savoir que vous vous trouvez banale ?

- Oui. »

Trois ou quatre filles se sont succédé en donnant la même image d’elles, de petites filles sages, sans histoire. La banalité est peut-être vue comme une valeur, en Chine. En tout cas il apparaît clairement qu’il ne faut pas se présenter en bombant le torse. Le voyageur pense, à première vue, être en présence d’une différence culturelle, que les Chinois ont une culture de l’effacement de l’individu, à la différence des jeunes loups occidentaux qui savent valoriser leurs points forts. Mais le voyageur suspend son jugement un instant… Si on lui demandait de se présenter, il dirait aussi qu’il est ordinaire, car enfin, tout ce qu’il fait, d’autres l’ont fait avant lui. Tout ce qu’il aime, d’autres l’aiment aussi, et il pense de la même manière que les autres. Le professeur ne tient pas sur son siège.

 

« - Enfin, regardez-vous, mademoiselle, vous êtes à l’université de Fudan. En quatrième année de cette prestigieuse maison. Vous savez combien vous êtes dans cette situation ? Vous êtes tout sauf banale.

- Ah ? »

Passage nécessaire de la fabrication des élites : créer de l’exception, faire croire à un petit nombre de gens qu’ils sont à part. Je ne me lasse pas d’observer ce phénomène archaïque.

J’y songe : jamais on ne m’a posé de ces questions pointues sur moi-même, jamais on m’a demandé de m’exprimer sur ce que les autres pensaient de moi, et sur ce que je pensais de mes amis, et si mes amis disaient du mal de moi. Et pour cause ; à qui demande-t-on ces choses-là ? Aux êtres d’exception, exclusivement, aux futurs chefs et aux futurs cadres.

« - Aimez-vous prendre des risques ? »

Ah ! Là j’ai une réponse, pensai-je. Demandez-moi ! Demandez-moi ! J’aurais des trucs à dire sur le risque. Les risques qu’on prend et qui changent notre vie, ainsi que les petites et grandes lâchetés avec lesquelles on doit composer. L’étudiante est un peu ébranlée :

« - Pardon ?

- Avez-vous déjà pris des risques, dans votre vie, quels genres de risques ?

 - Non, je n’aime pas les risques.

 - Comment réagissez-vous quand des amis vous font du mal ?

 - Hein ?

 - C’est une hypothèse. Je ne dis pas que quelqu’un vous a fait du mal. Comment réagiriez-vous ?

 - Pourquoi faire du mal ? » 

Mes étudiants ont eu une vie si protégée, depuis l’enfance. L’idée du conflit ne les touche pas, et le professeur français ne leur parle que de conflits et de crises. Elles n’ont aucune idée de la raison pour laquelle on leur parle sur ce ton, et pourquoi leurs réponses semblent mettre ce professeur en colère.

« -Vous voulez une vie simple et calme, mais la vie est tout sauf simple et calme, mademoiselle. La vie, ce sont des conflits qu’il faut résoudre. Et moi, si je suis chef d’entreprise, je ne veux pas embaucher quelqu’un de banal, quelqu’un d’ordinaire. J’ai besoin de quelqu’un de réactif. »

 

Dans la nuit qui a suivi, je me suis réveillé à trois heures du matin, et me suis fait passer un sévère entretien. Etes-vous réactif, me suis-je demandé ? Et si on vous fait du mal, hein ? quelles sont vos réactions ? Ne pensez-vous pas que vous êtes un égoïste, au fond, un être infécond et sans ressort ? Franchement, ce n’est pas un peu facile, votre vie ? Dites, vous vous croyez malin, à critiquer les élites comme vous le faites ? Vous ne croyez pas que vous vivez sur votre propre planète ? Moi, si je suis un chef d’entreprise, je ne veux pas de gens comme vous, je vous le dis tout de suite.

 

Mon Dieu ce que j’ai dégusté !

 

 

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Vendredi 10 novembre 2006 5 10 /11 /2006 07:20

Le matin suivant, j’ai retrouvé mes étudiantes. Elles étaient sous le choc. Certaines, souriantes d’habitude, étaient à ramasser à la petite cuiller. Je décidais de leur réciter des poèmes pour leur remonter le moral.

Ce matin-là, je leur annonçais qu’elles apprendraient quelques vers par cœur, en prévision des crises et des conflits qu’elles ne manqueront pas de vivre. On n’imagine pas le bienfait de la grande poésie, sur l’âme, sur le moral et sur les esprits animaux.

J’écris au tableau une strophe d’un poème de Baudelaire, Moesta et errabunda, que nous avions déjà lu ensemble, quelques semaines plus tôt.

 

 

Mais le vert paradis des amours enfantines

 

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

 

Les violons vibrants derrière les collines,

 

Avec des brocs de vin, le soir, dans les bosquets.

 

Mais le vert paradis des amours enfantines.

 

 

Je la leur déclame, on en parle un peu, on s’échauffe la voix et les nerfs, on repère les champs lexicaux et on les souligne au tableau avec des couleurs différentes, pour donner un peu de gaîté visuelle. Quelques étudiantes s’essaient à le réciter, et je vois qu’elles n’ont pas le sens de la prosodie poétique. Ce n’est pas étonnant, personne n’apprend plus à lire proprement ; même en France, beaucoup de gens ne sauraient pas dire avec justesse ces quelques lignes. Les étudiantes font retomber leur voix à chaque fin de vers, comme si c’était une fin de phrase. Elles ne prononcent pas les [e] finaux, et elles disent « violons » en deux syllabes, si bien que ce vers, dans leur bouche :

 

Les violons vibrants derrière les collines

 

devient un décasyllabe. Elles ne savent pas que ces vers ont tous le même nombre de pieds. Elles n’ont pas intériorisé le rythme auguste de l’alexandrin, donc elles ne peuvent pas apprécier les cassures rythmiques, les différences de rapidité. Elles ne sentent rien de la musicalité du poème. Alors on discute un peu de tout ça, on fait des mathématiques, on s’exerce à des récitations faites de « ta di ta di da la », pour isoler les lignes mélodiques, on remarque l’opposition rythmique entre :

 

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

 

énumération en trois temps, comme une valse, et

 

Les violons vibrants derrière les collines,

 

qui appelle plus d’ampleur vocale. Je leur dis d’étirer la voix, d’allonger le [i] et de bien diphtonguer pour faire entendre le vi-olon. C’est comme apprendre à chanter. D’ailleurs, ces cours font suite à des cours où nous chantions des chansons de Brel et de Brassens (dont ils n’avaient jamais entendu parler.) Les étudiants chinois chantent de bonne grâce, ils aiment les karaoké et sont très sensibles aux voix des gens.

Puis, lorsqu’elles ont maîtrisé ces quelques vers, j’efface les mots qui ont traits à la nature. Elles récitent à nouveau, plus conscientes de la manière dont la strophe est composée. Puis j’efface ce qui renvoie à l’enfance, et voici ce qui reste :        

 

Mais                    des amours 

 

                                  les baisers,

 

Les violons vibrants derrière          

 

Avec des brocs de vin, le soir, dans          

 

Mais                   des amours

  

 

Alors elles voient combien ces vers, sous une apparence bucolique et innocente, cachaient un désir sombre d’adulte. Elles récitent à nouveau. Chacune pour soi, puis une ou deux sont invitées à déclamer pour les autres. L’une d’elles s’aide de la main pour soutenir la voix et l’éviter de retomber à la fin des vers.

Et finalement j’efface tout. La strophe est dans leur cœur. Du moins j’espère qu’elle n’est pas restée bloquée dans une mémoire uniquement cérébrale. Si elles désirent apprendre les vers suivants, les choses seront simples, il suffira de faire découler ce qui était déjà en germe dans cette strophe. Cela donnera :

 

 

L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs  

 

Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?  

 

Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

 

Et l’animer encor d’une voix argentine ?  

 

L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs.

 

 

Quand elles seront sorties de la bulle de leur université, qu’elles seront pressées par une économie chronique, qu’on leur demandera des comptes, qu’elles seront dans ce qu’on plaît à appeler le monde réel, elles sentiront peut-être des vagues baudelairiennes leur revenir à la gorge pour exprimer des sentiments confus de frustrations, de désirs de voyages et de paradis perdus.

 

Comme vous êtes loin, paradis parfumés

 

 

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Vendredi 17 novembre 2006 5 17 /11 /2006 01:57

Des étudiants sont venus chez moi pour repérer des problèmes informatiques. Ils m’ont assuré que mon ordinateur n’était pas en cause et que c’est la prise internet qu’il fallait réparer. Trois étudiants, deux garçons et une fille, que je connais peu, et qui se sont proposés d’eux-mêmes de me venir en aide.

Leur attitude pleine de gentillesse et de politesse m’a réellement touché. Je m’en suis aperçu soudain quand le téléphone sonna. Je parlais à un Chinois que j’avais du mal à comprendre. Mes étudiants se mirent alors à chuchoter pour ne pas me déranger. C’est évident, pensez-vous, mais ça ne l’est pas du tout, en fait. Quand l’un d’eux téléphonait à son tour, les deux autres baissaient la voix. Cela paraît sans intérêt, mais ça m’a presque ému. En général, les gens crient, ici. Au téléphone, ou autour des gens qui téléphonent, on parle fort, à tel point que, moi qui suis bavard, moi qui parle fort, je suis parfois gêné par ces cacophonies vocales. J’ai appris à faire avec, sans juger, à accepter que les gens parlent avec rudesse aux serveuses, je me suis mis moi aussi à être rude avec elles, quand elles font mal leur travail. Je ne veux pas être injuste, je connais des femmes chinoises qui, au restaurant ou ailleurs, font preuve de douceur avec tout le monde, mais je les vois isolément. Les Chinois en groupe sont plutôt bruyants, c’est en tout cas l’effet qu’ils font, et s’ils sont une minorité, c’est malheureusement ce bruit qui s’impose au voyageur, non le calme de la majorité. Je vis avec ces voix tonitruantes sans me plaindre, je m’y suis fait. Je me suis habitué à ce qu’on hurle au téléphone alors qu’une réunion ou une conversation a lieu juste à côté.

C’est parce que je m’y suis habitué que, lorsque mes étudiants ont eu cette attitude à la fois cool et respectueuse, je me suis rappelé toutes ces marques de délicatesse que les Chinois m’ont offert naturellement et me donnent envie de m’installer ici pour toujours.  

 

 

 

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Vendredi 17 novembre 2006 5 17 /11 /2006 11:05

Dans quelques jours, je retourne dans ma chère ville de Nankin pour donner une conférence à la médiathèque de l’alliance française. La bibliothécaire étant une jeune femme dynamique, elle m’a invité à m’exprimer une nouvelle fois dans ses locaux, et je m’exécute avec un plaisir non dissimulé.

Une conférence, c’est l’occasion d’approfondir un domaine qui vous intéresse mais que vous ne connaissez pas bien. La date butoir et l’idée de vous retrouver devant des gens qui vous jugent, tout cela vous oblige à faire quelques lectures et à vous faire une idée claire sur le sujet, car la vieille ficelle qui consiste à se cacher derrière une style universitaire, jargonneux et abscons est trop misérable pour l’utiliser après l’âge de trente ans.

Cette fois, ce sera « Littérature et voyage », car je ne sais toujours pas ce qu’est, au fond, la littérature de voyage. Et même, je ne suis pas certain que ça veuille dire quelque chose. Après avoir écrit cette conférence, je dois avouer ma circonspection, mes doutes et ma confusion : je ne crois pas que ce soit un genre littéraire, je ne crois qu’on puisse trouver un seul point commun entre tous les écrivains voyageurs (à part le fait que « ça voyage ») et j’imagine que les écrivains eux-mêmes n’aimeraient pas être classés dans une catégorie dite de voyages. Ils préfèreraient être considérés comme des écrivains tout court.

Je ressens donc un malaise à devoir parler de ce sujet car je ne crois pas fermement à sa validité. C’est la première fois que cela m’arrive. Alors je transforme l’événement en une occasion rêvée pour pouvoir parler d’auteurs que j’aime et qui méritent d’être mieux connus en Chine : Gao Xinjian, Nicolas Bouvier et Jean Rolin. Ces trois-là n’ont pas grand-chose à faire ensemble, mais c’est le privilège du conférencier voyageur, que voulez-vous, d’accoler et d’assembler comme bon lui semble.

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Vendredi 8 décembre 2006 5 08 /12 /2006 10:59

Une étudiante écrit que ses rêves sont répartis en quatre catégories.

1- Les cauchemars qui font mal à la tête et la rendent « trop trop fatiguée, comme si je n’avais pas dormi. »

2- Les rêves normaux, où elle voit ses parents, ses amis, son professeur préféré, des rêves qui la rendent heureuse.

3- Les rêves bizarres, qui sont remplis de scènes fantastiques et illogiques. Par exemple, une nuit, elle a rêvé qu’elle était un homme et qu'« elle » était courtisée par un autre homme qui voulait se marier avec elle. « Mais c’est dommage qu’avant notre mariage je me sois réveillée. Je veux vraiment savoir ce qui se passera en suite. »

4- Les rêves du mal, qu’elle déteste parce qu’ils « reflètent profondément les désirs et les mauvaises idées cachés dans le subconscient. » Elle précise qu’elle ne les dira à personne.

« En somme, conclut-elle, je n’aime pas beaucoup les rêves. Je préfère les nuits plus tranquilles. J’espère bien dormir. Cela me paraît mieux. »

 

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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Lundi 18 décembre 2006 1 18 /12 /2006 16:11

Je reçois un courriel d’une Chinoise qui se met au français. Elle se confond en excuses et développe des idées intéressantes sur un vers de Victor Hugo. C’est la première fois qu’elle écrit en français et n’a pas l’habitude de nos claviers. Elle me demande de ne pas me moquer des fautes par dizaines qui jonchent son texte. God forbid !

Quand soudain je lis cette phrase adorable :

? (oh,il’est ici,le point d’interrogation,cachant lui-même dans la maison du virgule.)

 

Elle va à la ligne et continue son analyse.

 

Par Guillaume - Publié dans : Profs/Etudiants
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