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Jeudi 10 août 2006

Dans les rues, nous cherchions une chambre à trois lits, mais les prix étaient plus élevés que nous ne l’espérions. Dans les hôtels, les auberges, les gens de l’accueil nous parlaient directement en anglais, ce qui exaspérait Sigismond. En fait c’est bien simple, il ne pouvait pas écouter quand une Chinoise parlait anglais, si bien que je devais traiter en trois langues, un peu de chinois, puis traduire à Barra en anglais, un peu d’anglais, puis répéter la même chose en français pour Sigismond.

Le voyage en train avait fatigué mon ami plus que moi, et il était de fort mauvaise humeur. Barra étant, par ailleurs, totalement hors d’usage pas sa méfiance de la Chine, je me sentais investi d’une mission : trouver une chambre pour la nuit, alors que la plupart étaient complètes.

Nous nous arrêtâmes dans un café pour boire une bière. Je sentais mes amis un peu indifférents concernant la chambre. Je partis seul sur les routes pour en réserver une, avec leur accord préalable sur le prix et le standing. Je revins au bar ma mission accomplie : une pauvre chambre cubique, sur un toit, avec trois lits qui se jouxtaient et prenaient tout l’espace de la pièce.

A mon retour, ils avaient sympathisé avec un jeune Chinois de Canton qui travaillait là et qui aimait rencontrer de « nouveaux amis ». Barra ne se méfiait pas des jeunes Chinois qui ne vous abordent que pour pratiquer l’anglais. Il lui racontait volontiers sa vie, dans le style drolatique je-m’en-foutiste qui le caractérisait.

Le jeune s’avéra précieux pour nous. Il nous accompagna voir notre chambre et nous proposa d’aller le lendemain dans un autre hôtel où, pour un prix raisonnable, nous pourrions être mieux logés qu’ici. Après avoir visité ledit « Coco Hotel », sur le quai de la rivière Li, il nous emmena dans un lieu, un peu en dehors du village, où les gens se baignaient dans la rivière. La baignade nous fit un bien fou. Nous l’invitâmes à manger pour ses bons services.

Par Guillaume
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Jeudi 10 août 2006

Yangshuo a d’abord été découvert et développé par des routards étrangers, d’où une forme de tourisme de masse aujourd’hui, qui convient autant aux Chinois qu’aux Occidentaux. Ce qui nous convient, à nous les Européens, jusqu’à preuve du contraire, c’est d’éviter la foule et d’entrer en contact avec des paysages et des populations qui semblent intouchés par notre présence et la présence de nos semblables. Yangshuo nous le permet. On loue des vélos et, en quinze minutes, on se retrouve sur des chemins enchanteurs, sans personne autour de nous que des paysans, des bœufs, des montagnes en pains de sucre.

En caricaturant à peine, disons que les Chinois tendent plutôt à vouloir rester en groupe et apprécient le grand nombre de touristes. C’est un signe de qualité, de succès. Il leur faut aussi des routes aménagées, des entrées payantes, des panneaux indicateurs, des guides, des vendeurs de billets à la sauvette. Yangshuo le leur offre : sur la route départementale, la province a aménagé des parcs d’attraction payants, des grottes où l’on se roule dans la boue, des musées qui sont autant de commerces. La moindre babiole intéressante devient prétexte à droit d’entrée. Un vieux banian, par exemple, se trouve être non loin de la route. On a décidé qu’il avait mille ans d’âge. On a construit des murs autour de lui, on a monté des buvettes et des stands de tirs, on y a fait évoluer des créatures déguisées en courtisanes, et  l’entrée coûte dix-huit yuans.

Par Guillaume
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Samedi 2 septembre 2006

L’université de Fudan, il faut le savoir, est loin. C’est son principal inconvénient. Moi, j’ai toujours aimé être assez prêt. Je dis bien assez prêt, pas très près. J’aime aussi la distance, mais une distance que je choisis, sur laquelle je travaille, comme un bédouin qui circonscrit les villes, depuis le désert. J’aime être, sinon dans le centre, du moins à distance de bicyclette ou de jogging des lieux où l’on retrouve des amis par hasard.

L’université de Fudan est tellement loin que le métro de Shanghai ne l’atteint pas. Il faut prendre des bus, des taxis, toutes choses qui m’exaspèrent. Et surtout, il faut appeler à l’avance les amis qui habitent au centre ville pour avoir une chance de les voir, ce qui va contre mes principes et mes habitudes. J’avais plutôt l’habitude, autrefois, de m’asseoir à une terrasse, un livre à la main, et de rencontrer du monde de passage. Ici, pas de terrasse, pas d’amis et très peu de livres.

Par Guillaume
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Samedi 2 septembre 2006

Ce n’est pas pour frimer que je dis cela, mais j’ai acheté un MP3, et je marche dans les rues en écoutant de la musique. C’est d’autant moins pour frimer que le MP3 est notoirement démodé, déjà, détrôné par l’ipod. Je ne me fais pas d’illusion : quand j’exhibe mon MP3 dans le bus, je sais bien que les jeunes Shanghaiens me prennent pour un pauvre ringard.

Bref, j’écoute des chansons de groupes que j’ai enregistrés chez des amis en France, des groupes que j’imagine nouveaux, mais que vous connaissez peut-être déjà très bien : Dirty Pretty Things, Nouvelle Vague, Final Fantasy. Une mention spéciale pour les très beaux titres Roscoe de Midlake, et Postcard From Italy de Beirut.

Ecouter de la musique dans la rue change la perception de la ville. On a l’impression de vivre dans un clip vidéo. Les mouvements autour de soi ralentissent, les regards qu’on croise s’éternisent. Comme on identifie les chansons aux choses vues, les jeunes visages du campus de Fudan s’accordent très bien aux paroles adolescentes de Chanson triste de Yann Tiersen. De même, certains groupes anglais accompagnent parfaitement mes déambulations dans des rues postindustrielles et nocturnes, à la recherche d’un bus qui me ramènerait dans ma lointaine demeure.

Par Guillaume
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Samedi 16 septembre 2006

Lorsque je suis venu à Shanghai, je me faisais à l’idée de quitter la Chine. J’en avais assez vu, assez entendu, assez respiré, c’était un pays que j’aimais mais dont j’étais prêt à m’éloigner. J’avais l’intention d’arrêter de travailler pour un temps et de me promener en Asie, peut-être un an, peut-être deux, peut-être six mois, c’était très ouvert, comme plan.

Alors, passer par Shanghai, de ce point de vue, n’est pas une mauvaise chose. C’est déjà l’étranger, par certains côtés, les Chinois y sont occidentalisés et parlent souvent anglais. Ils refusent, dans certains endroits, de parler chinois avec les étrangers.

Au fond, Shanghai est une transition entre la Chine profonde, repliée sur elle-même malgré les échanges économico industriels avec l’Occident , et l’Asie au sens large, l’Asie large et le reste du monde. Pour moi, c’est un sas de sortie du monde chinois. Pas une porte, un sas. Un lieu intermédiaire où je me sépare déjà un peu, en douceur, d’une culture très attachante.

Par Guillaume
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Vendredi 6 octobre 2006

Passer quelques jours dans la Capitale du Sud, c'est voir Sigismond, l'ennuyer un peu, mettre sens dessus dessous le bel agencement de son chez lui hospitalier, c'est faire une bonne bouffe au restaurant que nous appelions  "le restau Lu Xun", autrefois, pour ses mets de Shaoxing.

C'est revoir quelques amis de Nankin, Pascale qui me propose de faire une nouvelle lecture publique, Neige qui me fait rajeunir de dix ans chaque fois que je la vois.

C'est retourner au Lac des Nuages Pourpres, y passer des heures au soleil, dans l'eau, hors de l'eau, y lire et effectuer, avec une jeune amie, le plus beau et le plus doux cours de natation de ma vie de professeur.

Par Guillaume
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Mercredi 18 octobre 2006

                                                      

Chers hôtes qui viendrez dormir chez moi, sachez que vous risquez d’être réveillés dès six heures du matin, par les oiseaux encagés que les propriétaires viennent promener dans la rue juste sous mes fenêtres.

                                                              

Cela fait partie de la vie chinoise, c’est une partie importante. Les heures d’avant le travail, la portion de la journée qui, à mon avis, est la plus intense, celle qui va du lever du jour, vers cinq heures et demie, à huit heures et demie. Les gens sortent, font des exercices, dansent, et se rencontrent.

                                                             


Les autres posent leurs cages sur les grilles de la rue Guofu, pourquoi là et pas ailleurs, je ne le sais pas, et laissent chanter les oiseaux. Les oiseaux, d’entendre leurs compères encagés, chantent de plus belle et cela fait un boucan délicieux.

 
                          

Par Guillaume
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Samedi 21 octobre 2006

Ai-je déjà dit que j’avais acheté un vélo ? J’en ai pris un de la marque Giant et, les jours de congé, je vais repérer les environs. Je découvre Shanghai avec patience, en avançant de manière militaire, j’arpente un quartier, puis un autre, je m’engouffre dans des ruelles, ce qui m’a permis de tomber, par hasard, sur l’ancienne résidence de Lu Xun. Je raconterai certain jour la visite que j'en fis. 
J’avais oublié le plaisir des balades à vélo, le plaisir de voir apparaître de belles perspectives architecturales.

 

Le plaisir de se trouver dans des lieux qu’on n’atteint qu’à vélo, d’où l’on saisit d’un seul regard des bâtiments en friche et les tours les plus célèbres de Shanghai.

 


Tout serait parfait si les rues étaient accessibles aux vélos, mais le centre ville est quadrillé de longues rues interdites à tout ce qui n’est pas voiture, taxi, camionnette. Cela rendrait triste le moindre bobo, le premier Parisien, le petit écolo qui sommeille en nous : une ville chinoise qui rogne les espaces cyclables, qui boude ses vélos, qui tourne le dos à son passé à deux roues.
C’est, en conséquence, une préoccupation constante du cycliste. Quelle rue puis-je emprunter ? Et savoir lire un plan n’est plus suffisant à Shanghai, car les rues peuvent d’un coup être coupées ou soudainement inaccessibles aux vélos. Il n’est pas rare de sentir un agacement pousser au cœur du voyageur et de fulminer, dans une langue qui ne laisse pas sa part aux chiens : « Bordel à cul et pompe à merde, comment traverser cette putain de rivière, comment outrepasser cette saloperie de voie ferrée, comment rejoindre la Place du peuple, là-bas au loin, à l’horizon de mon désir ? »
Il n’y a pas d’autres choix que de refaire la route, encore et encore, et de repérer les bons axes et les pièges. J’ai bon espoir que dans quelques mois, je serai capable de me rendre dans la Concession française en une heure montre en main.  


  

 

 

Par Guillaume
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Jeudi 2 novembre 2006

Un quartier, peu visité, au nord du centre ville de Shanghai, rappelle l’architecture des anciennes concessions étrangères. En fait, je crois qu’une partie de la Concession française fut construite au nord de la Concession anglaise, ce qui amène les maisons des années trente jusqu’aux alentours du Parc Luxun. 

La municipalité mène depuis quinze ans une politique de développement culturel de cette partie de la ville. Une rue, Duolun Lu, a été rénovée en zone piétonne, et aménagée en lieu semi branché, parsemé de boutiques d’antiquaires, de bouquinistes, de galeries de peinture.

J’y suis allé à vélo, l’autre jour, avec une jeune amie qui aime faire du vélo et qui ne connaît pas bien Shanghai, pour être originaire du nord de la Chine. Elle est nouvelle à l’université et, comme moi, ne connaît personne ici. J’ai réussi à l’emmener à Duolun Lu sans me perdre, ce dont je me félicitais intérieurement.

Les maisons y sont cossues, de différents styles et l’ensemble est sous le signe du mélange des genres. Un banquier chinois s’est imaginé une maison de type arabo andalous, une autre maison ressemble à un casino de Biarritz, et il y a même une église catholique en briques ocre qui empruntent des formes aux temples chinois traditionnels. La visite se termine par un musée d’art contemporain, le Doland Museum, d’une belle architecture minimale, gris béton, noire et rouge acier, qui tranche harmonieusement avec l’urbanisme art déco de Duolun Lu.

L'ensemble de la rue est un musée à ciel ouvert qui commémore la création de l’ « Association des écrivains de gauche », créée ici en 1930. La maison où ces jeunes gens se sont réunies a été transformée en musée, où l’on voit des photos, des livres, la salle de réunion des écrivains ; rien de très exceptionnel, ni rien qui puisse générer l’impression d’un mouvement littéraire de grande ampleur. C’était une association dont Luxun faisait partie du comité directeur. A part lui, je ne connais aucun auteur ni rien de l’importance de leurs œuvres, et mon amie n’a pas pu m’en apprendre beaucoup plus. Je n’ai pas pu savoir, non plus, qui avait été le propriétaire de la belle maison qui accueillait les jeunes gauchistes. Sans doute un riche mécène qui rêvait d’un monde égalitaire.

Nous avons terminé notre promenade en buvant un chocolat chaud à la terrasse d’une jolie maison de thé, en parlant de nos attentes, de nos désirs et de notre vision de la vie. Il y avait peu de politique dans notre conversation, peu de littérature et peu de rêves inaccessibles.

Le temps tournait à la pluie, il fallait rentrer.   

Par Guillaume
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Dimanche 14 janvier 2007

Les Chinois aiment à penser que Shanghai est une ville moderne, comme New York. Les Shanghaiens eux-mêmes ne voient de leur ville que les tours de Pudong, bien qu’ils vivent dans des décors urbains plus modestes. Une femme du coin m’a dit, un jour, comme s’il s’agissait d’une information objective : « Les étrangers préfèrent Shanghai, c’est la ville qui leur est le plus adaptée. »

Qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, les Chinois me disent cela, que les Occidentaux ne peuvent qu’aimer puisque c’est occidentalisé. Mais que justement, nous aimerions rencontrer autre chose que l’Occident quand nous nous déplaçons, voilà qui ne leur paraît pas clair ; voilà qui leur est même un peu suspect. Quand je dis que je n’ai pas besoin de voir l’Europe en Chine puisque je connais déjà l’Europe, je récolte de doux froncements de sourcils.

Alors, à la Shanghaienne mentionnée plus haut, lorsque j’ai suggéré que l’on pouvait préférer Hong Kong à Shanghai (pas moi, n’est-ce pas, mais des touristes étrangers sans vergogne), elle m’a répondu, incrédule : « Mais ces deux villes sont tellement similaires… »  Erreur ! Hong Kong et Shanghai sont très différentes. J’écrirai bientôt un billet pour les comparer, mais ici je voudrais simplement rappeler que le charme de Shanghai réside dans le mélange, la coprésence de réalités urbaines bien distinctes : des vieilles maisons coloniales, des tours ultramodernes, des jardins et des temples chinois, des immeubles art déco, des habitations populaires « lilong », et de ces maisons hybrides encore nombreuses qui sont un patchwork de bois peint, de tuiles, de verre et de béton.

Ceux qui ne voient pas cette diversité, outre qu’ils manquent de la plus élémentaire faculté d’observation, font le lit des promoteurs qui, comme partout ailleurs, cherchent à détruire tout ce qui a plus de trente ans d’âge pour construire d’horribles immeubles à la gloire du kitch international.

Pour préserver le patrimoine d’une ville, il convient peut-être que les habitants voient d'abord la réalité de son patrimoine, et ne se prennent pas pour d'heureux administrés d’un décor de carte postale.

 

Par Guillaume
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