Je m’empresse de le dire avant que vous ne le pensiez. Je suis un bien mauvais citoyen, en vérité, car je ne voterai pas pour les
prochaines élections présidentielles. Pour la première fois depuis que j’ai l’âge de voter, je vais manquer une élection nationale. Je m’y suis pris trop tard, j’ai oublié de m’inscrire sur les
listes électorales de mon consulat, et je ne connais personne, vous entendez bien, personne qui soit inscrit dans le même bureau de vote que moi. Aucun de mes amis qui habitent dans cette
capitale européenne où j’habitais jadis n’est en mesure de voter à ma place, soit parce qu’ils sont étrangers, soit parce qu’ils sont inscrits en France.
Aujourd’hui, c’était le dernier jour pour faire une procuration, et à l’heure qu’il est, ce lundi, le consulat de Shanghai vient de
fermer ses portes. C’est définitif, je n’apporterai pas ma voix. Je m’en remets à vous, entièrement, je vous fais confiance, mais attention ! Ne votez pas pour qui vous savez.
J’en suis marri, fort marri, surtout ici où le droit de vote n’existe pas.
Sur les blogs d’expatriés, il est de bon ton de critiquer vertement la France. On se croit super malin de l’avoir quittée et on prend
son système social pour une préhistorique machine à gaz. Il arrive aussi aux expatriés, en Chine, de critiquer la démocratie française. On parle de la corruption qui y existe en disant :
« Voyez ! C’est pas mieux chez nous. » Ce n’est mieux, la démocratie, même si elle est très perfectible ? Les Français préféreraient-ils un régime à parti unique et avoir
autant de droits réels que les Chinois ? De mon côté, j’ai toujours respecté les élections. Même adolescent et rebelle, je trouvais qu’il y avait quelque chose d’assez extraordinaire de
donner à tous le droit d’élire les dirigeants. Mais maintenant que je vis en Chine, je chéris ce régime politique plus encore. Plus que d’élire, je m’aperçois combien les élections sont utiles
pour sanctionner, voire se débarrasser de politiciens désastreux, si besoin est.
Je vois la difficulté qui existe à concevoir, ne serait-ce que concevoir, l’éventualité d’une démocratie. Même les intellectuels
chinois la conçoivent avec peine. Certains prétendent que ce n’est qu’une question de tradition. « Ce n’est pas dans notre tradition », m’a dit un jour un ami. Et nous, c’est dans notre
tradition ? « Oui, vous, vous avez l’influence des Grecs. » Ils ont réponse à tout, tellement l’idée seule de donner une voix aux Chinois est aujourd’hui impensable pour nombre
d’entre eux. Je vois aussi combien il serait facile, si une démocratie « à la russe » se mettait en place, de la rendre inopérante, en contrôlant la justice et les médias. Je m’aperçois
combien le simple fait de jouir d’une presse à peu près libre, d’une justice plus ou moins indépendante, de plusieurs partis qui s’affrontent et débattent, et lâchent le pouvoir quand le peuple
le décide, est une chose rare, fragile et précieuse. Il faut lire l’article de Cai Chongguo, ému par le discours d’adieu de Jacques Chirac. Quitter le pouvoir, vous vous rendez compte ? Le
laisser à d’autres, à des adversaires même, quelle belle utopie.
Cela étant dit, je dois avouer que si j’avais pu, j’aurais voté pour le seul plaisir d’accomplir mon devoir de citoyen, car les
candidats dont j’entends parler me désolent. Je lis, je me renseigne, et je me demande : qu’est-ce qui s’est passé pour que les Français aient le choix entre une dame sans idée et un
monsieur excité, arrogant et dangereux ? Avec deux « troisième homme » en embuscade qui sont soit ennuyeux soit indigne. J’écrivais récemment que les Chinois n’avaient pas les
gouvernants qu’ils méritaient, mais nous, méritons-nous cela ?
Oui, sans doute, dans une démocratie, nous sommes responsables du niveau de nos dirigeants. Nous le méritons, parce que nous ne
prenons pas la politique assez au sérieux et que nous la laissons aux mains de ceux qui sont prêts à y penser tout le temps pour leur seule gloire.
Bon, ne mettons pas la barre trop haut. Le successeur de Chirac ne pourra pas être beaucoup plus malhonnête. Et s’il respecte le droit
de vote, s’il n’égratigne pas trop les libertés fondamentales, ce ne sera pas trop mal. Aux armes, citoyens.
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