Vendredi 20 juin 2008

Calligraphie de style "herbe", que ne peuvent lire et écrire que les spécialistes de la chose. Les autres, qu'ils connaissent le mandarin ou pas, sont rejetés dans leur monde de perceptions plus ou moins affinées. Essayer de déchiffrer, c'est possible bien sûr, et on retrouvera toujours quelques caractères connus. Ce n'est pourtant pas le but. Le sens du poème importe peu. Ici, il est question de l'eau et des bains que prenait la belle Yang Guifei.
Ce qui compte, c'est l'art du tracé, le mouvement même du geste. Certains caractères font exploser le carré virtuel qui
 sont censés les contenir. Les lignes sont prises de folie et de vitesse. La liberté, la folie et la vitesse sont plus figurées que réelles, car cette éciture est en fait très codifiée et résulte de la plus haute maîtrise de la technique calligraphique.
Mais une fois qu'on a dit que c'est codifié, on a encore rien dit, car l'effet reste extraordinaire de puissance. C'est un aspect de la culture chinoise qui m'a toujours frappé et que les Chinois, quand ils parlent d'eux-mêmes, omettent systématiquement : la recherche du désordre, du monstrueux, de l'asymétrie. Le jeu constant entre l'enfermement et l'errance, entre la modestie et l'explosivité, l'obéissance aux règles et leur subversion.
Des mots que tout cela. Je suis resté en arrêt devant cette stèle, muet d'admiration sans pouvoir expliquer ce qui, à mon avis d'ignorant, fait de cette calligraphie une oeuvre magnifique (si le mot d'oeuvre reste opératoire, avec les calligraphies gravées dans la pierre.)
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Samedi 7 juin 2008
C'est très émouvant, ces stèles. Ecrire sur les pierres, et donner aux signes une apparence de calligraphie tracée au pinceau. Par l'estampage, en imprimer des feuilles pour diffuser l'écriture à des milliers de li.




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Samedi 24 mai 2008

Regarder la télévision est devenu une chose trop pénible. Outre les images des morts, des décombres, outre les informations qui tournent autour de la catastrophe, le téléspectateur étranger ressent une gêne morale.
Les programmateurs s'interdisent de parler d'autre chose, et cherchent donc à faire preuve de créativité, à divertir la population, mais avec l'événement du moment, et rien d'autre. Et comme on ne peut pas en rire, alors on en pleure, et les programmateurs déclinent toutes les méthodes pour émouvoir, faire pleurer, créer de l'admiration pour les sauveteurs, et, au final, créer un sentiment d'émotion intime, de solidarité, de communion dans l'épreuve que toute la nation doit partager.
Regarder la télévision, c'est donc entrer dans une réunion de famille, une cérémonie communautaire extrêmement intime, où les gens, même en uniforme, pleurent, où le public s'essuient les yeux, où les orateurs se succèdent, soit pour chanter, soit pour témoigner, soit pour relayer la parole émotive qui parcourt le pays. Le pays traverse une phase de sentimentalisme accru, que l'on pouvait percevoir avant les événements, mais qui arrive à un point d'incandescence. Tout peut faire pleurer, et on cherche tous les moyens pour s'émouvoir, car c'est le seul sentiment qu'on s'autorise. On ne recule devant rien, pas même devant les enfants morts dans les écoles mal construites du Sichuan : on écrit des poèmes où l'enfant est séparé de sa mère :

"Mon petit, vite !
Serre fort la main de ta maman !
La route du paradis
Est trop sombre !
Maman a peur que
Tu te cognes la tête.
Vite !
Serre fort la main de ta maman !
Pour que ta maman puisse t'accompagner.

Maman !
J'ai peur !
La route du paradis
Est trop sombre !
Je ne vois pas ta main…
Depuis que
Les murs écroulés
Ont emporté la lumière du soleil,
Je ne peux plus voir
Ton regard plein de tendresse…
(Traduction, Courrier International)

Un sentimentalisme que je crois n'avoir jamais vu se déverser avec aussi peu de retenue. Tong elle-même s'interroge sur l'évolution d'une chaîne de télé où les présentateurs ne font plus de séparation entre leurs émotions intimes et leur travail public. Les Chinois qu'on aime imaginer pleins de maîtrise, de modestie, de mystère, que l'on croit se tenir sur leur quant-à-soi, repliés dans un intérieur inaccessible, les Chinois du XXIe siècle expriment leurs émotions sur des plateaux télé. Ils frissonnent à l'unisson dans une grande émotion qui traverse et étreint tout le pays, ils s'en nourrissent et la nourrissent de leurs larmes.
Alors pour le voyageur, regarder cela, c'est comme faire du voyeurisme. Il s'éloigne sur la pointe des pieds et essaye de ne pas déranger.

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Jeudi 22 mai 2008
Trois jours de deuil national pour les victimes du tremblement de terre. C'est une habitude chinoise avec les catastrophes. Les gouvernements provinciaux le faisaient lorsqu'il y avait des mines qui explosaient. Cai Chongguo a stigmatisé cette pratique avec la pertinence qu'on lui connaît. 
On est toujours démuni, devant une catastrophe, alors en effet, décréter un deuil national, c'est toujours un petit quelque chose. Les karaoke sont fermés, il n'y a plus de musique de fonds dans les supermarchés, les télévisions diffusent les mêmes images, certains sites internet s'ouvrent sur une page d'accueil en noir et blanc. Beaucoup de gens trouvent que les rues sont plus calmes, qu'on les traverse avec plus de sécurité.
Pendant les trois minutes de silence qu'on devait observer il y a deux ou trois jours, les automobilistes ont klaxonné avec ferveur, lançant des prières bruyantes aux mannes des victimes. De même que les pétards et les détonations sont propiciatoires, le bruit du klaxons, séparé de leur fonction pratique, était peut-être dans le coeur des chauffeurs superstitieux, enrobé d'une efficace prophylactique.
Les citoyens commencent à être fatigués de ce deuil. On entend des gens se plaindre du climat dépressif que l'ambiance induit. On peine à trouver des ressources pour se motiver au travail. 
On se souvient de la réaction des Américains après Les attentats du 11 spetembre : retournons au travail, montrons-leur et montrons-nous qu'on ne va pas s'arrêter pour autant.
Moi, je le dis tout net, je suis de moins en moins motivé au boulot. Voyez, là, je devrais me raser et me préparer pour mes cours, eh bien je vous écris ces quelques lignes à la place, avec en tête l'envie de gerber que m'ont donné les images de la télé. Combien d'enfants doivent faire de cauchemars, avec ce qu'on leur montre sur écran ?
Je ne sais pas si c'est l'effet papillon, la catastrophe récente et les autres imminentes, ou si c'est la conscience que je vais bientôt partir, mais je n'ai pas envie de travailler. Je me verrais plutôt pas mal à brûler de l'encens au temple Long Hua, ou plier des feuilles de papier en forme de grues.
 
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Mercredi 30 avril 2008
Comparé à la poésie, la musique, la calligraphie, les arts martiaux et la cuisine, l'art des jardins semble être laissé de côté dans l'éducation des jeunes Chinois. Ils ne connaissent pas très bien ce domaine, se trouvent démunis quand on leur pose des questions, répondent par des généralités.
J'ai fait un sondage dans une classe : 1/3 des étudiants n'étaient jamais allés au jardin de Shanghai, 1/3 y était allé une fois et 1/3 plus d'une fois, mais presque tous y sont allés avant l'âge de 15 ans. Autant dire qu'on ne leur a pas donné les moyens de pénétrer ces espaces si complexes. 
Par exemple, à qui poser cette question, et qui répondra : la première photo me paraît plus "authentique", est-ce stupide ? La deuxième photo montre que les jardiniers ont ajouté des fleurs, mais des fleurs qui nous semblent décoratives, sans signification, déplacées.




Photos, Cécilia de Varine ©
Ce rose, ce mauve, ce camaïeux déplaisent spontanément au voyageur, mais il ne sait pas si cela vient de ses habitudes de perceptions ou de la maladresse de jardiniers à qui l'on a demandé des couleurs pour égayer les promendades de touristes.
Après tout, nous voyons les vieilles églises en blanc, alors qu'elles étaient peintes de mille feux il y a mille ans. Nous avons été gênés de voir les couleurs retrouvées des tableaux de la Renaissance car nous étions attachés à la patine du temps, aux couleurs délavées. Le délabrement des lieux et des choses étaient devenus à nos yeux la quintessence de la haute culture. Alors qu'en est-il des jardins chinois ?
Ma question est la suivante : ces fleurs sont-elles vraiment à leur place ? Ce massif était-il destinés à être coloré, au risque que les relations entre les pierres, les troncs et la verdure se noient ?

Plus je regarde les deux photos l'une après l'autre, plus je doute.
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Vendredi 25 avril 2008
Photo Cécilia de Varine ©

Les vieux maîtres jardiniers cultivaient l'art du cadrage, des siècles avant la photographie. Parfois, ils dressaient des murs et des écrans pour le seul plaisir de mettre en valeur ce qu'ils plantaient derrière. Ils pouvaient élaborer des arrangements floraux complexes, créer des illusions entre le minéral et le végétal, et ne proposer aux promeneurs qu'une ouverture carré qui n'en montre qu'une petite parcelle. L'oeil reconstituera, ou pas, l'ensemble du paysage.
Cette photo a été prise au jardin Yu, de Shanghai. Elle me fait irrésistiblement penser au cinéma, aux paysages de westerns américains. L'éclairage du soleil de mi-journée donne une illusion de profondeur qui me ravit. Voilà un moment de repos qui met le voyageur à distance. Parfois, on entre dans un jardin comme dans un intestin. Parfois, comme ici, il fait le spectacle en nous laissant dehors, en nous en séparant par un cadre.
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Mercredi 9 janvier 2008

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Lundi 7 janvier 2008

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Dans une exposition sur l'histoire de Shanghai, une mise en scène de poupées danseuses.

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Des postures figées, des cheveux extraordinaires, une immobilité hiératique, des mises négligées mais, même de traviole, une dignité dont les poupées ne se départissent jamais.

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La solitude et le regard mélancolique des personnages me rappellent ces peintures de clients d'estaminet, perdus dans leurs pensées. Manque le verre d'absinthe. 

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Lundi 3 décembre 2007


Depuis que je le connais, Sigismond se pose des questions sur ses capacités à créer une œuvre digne de ce nom. On a discuté de cette question, celle de la création littéraire, dans tous les coins tranquilles de Nankin, au bord des lacs, avec vue sur la gare.

Une de ses limites vient de ce qu’il a du mal à changer de support et de médium. Il aime écrire dans un carnet, et à la main. L’écriture est pour lui une gestuelle, un travail physique autant qu’intellectuel. Il a besoin de passer du signe au dessin et du croquis aux mots, comme une déambulation « entre signifiant et signifié », comme on dit en latin à la Sorbonne. 


J’avais déjà parlé de sa manie à écrire dans les marges des livres, à insinuer son écriture noire autour de tout ce qu’il tient à la main. Il fait des guirlandes, des lianes de mots. Il recouvre d’un lierre d’écriture ce qu’il lit.


Alors, quand il est en présence de papier blanc, et qu’il va au Tibet, il écrit sur l’écriture. Ecriture chinoise, écriture tibétaine, écriture française, poussées et confondues par une pensée confuse, murmurante, grommelante. Une pensée grognonne, où l’on croit entendre la voix caverneuse de Sigismond.

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Mardi 6 novembre 2007
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Une même vibration traverse les très beaux films chinois Still Life, Jour et Nuit et A l'ouest des rails. Un voyageur un peu rapide mais amoureux des conclusions synthétiques pourrait déclarer que nous sommes devant une école, un mouvement, quelque chose qui fera date. 

Ils ont beau appartenir à des genres différents – les deux premiers sont des fictions, le troisième est un documentaire – on y retrouve de nombreux points communs : la lenteur, la douceur laissant passer la dureté (et inversement), le silence entre les répliques, le goût des grands espaces, la poésie industrielle, le monde ouvrier, une forme de nostalgie pour des mondes disparus, ou sur le point de disparaître, fussent-ils eux aussi industriels.

En regardant les DVD, cependant, un léger malaise se fait sentir. Tous ces Français, autour des cinéastes, ne les ont-ils pas influencés ? Ils sont omniprésents, admettons-le : producteurs, distributeurs, commentateurs, penseurs, techniciens, et même spectateurs, le nombre de Français et d’Européens engagés dans la vie de ces films est inouï !


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Mon impression vient déjà des films eux-mêmes : ces dialogues lents et contemplatifs, sans pathos, tout en retenue et en violence rentrée. Personne ne parle comme cela en Chine. Ce n’est pas grave, les films sont beaux, mais cela ne correspond-il pas exactement à ce que nous avons envie de voir, nous Occidentaux, de la part des Chinois ? Ne serions-nous pas prêts à les aider, à les financer, à les distribuer, etc. s’ils voulaient bien nous faire des films tels qu’on les imagine et tels qu'ils nous paraîtraient typiquement chinois ? Pas comme ces productions que regardent les Chinois, à la télévision, et qui heurtent notre goût de cinéphiles.



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La puce que j’avais à l’oreille s’est furieusement agitée quand j’ai entendu l’interview de Wang Chao sur le DVD. Il parlait de taoïsme de manière suspecte ; on aurait dit un sinologue débutant, au sortir d’une conférence de François Jullien. Il posait, je ne sais pas, il se la jouait Chinois, il cherchait à nous impressionner. Puis un acteur a encore parlé de taoïsme, juste en passant, comme si c’était le mot à prononcer pour satisfaire ces étrangers qui attendaient avec impatience qu’on leur fasse, au cinéma, une synthèse du taoïsme, du confucianisme et du maoïsme. 
Alors, un peu de piété filiale par-ci, du non agir par-là, et des ouvriers qui explosent dans la mine, tout cela en Mongolie intérieure, et à un rythme extrêmement lent, si avec ça vous n’êtes pas contents, on se demande ce que vous voulez.



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Je ne dis pas que c’est conscient, ni surtout si c'est pertinent de ma part, mais il me paraît pensable que ces cinéastes chinois satisfassent, dans leurs œuvres, des désirs qui ne sont pas les leurs, et que ces films reflètent en partie ce que nous voulons voir de la Chine d’aujourd’hui.

 

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