Samedi 7 juin 2008


Dans la tour de la cloche, il faut admirer la charpente, c'est ainsi. Ceux qui ne s'intéressent pas aux charpentes, ils feraient bien de s'abstenir d'aller à la tour de la cloche de Xian. Mais cela vaut pour beaucoup d'autres choses : ceux qui ne s'intéressent pas à l'art ne devraient pas se sentir obligés de payer l'entrée du Louvre quand ils visitent la France. Ceux qui ne sont pas sensibles à l'art des jardins ne devraient pas aller à Suzhou, ceux qui se fichent de l'histoire et de la sculpture n'ont rien à faire à Bing Ma Yong.

Si les gens, avant de voyager, faisaient le compte de ce qu'ils aiment vraiment et de ce qu'ils sont capables de voir, ils voyageraient beaucoup moins et nous serions moins de touristes. Du coup, tout serait plus cher, plus difficile d'accès et seuls quelques privilégiés pourraient admirer la charpente de la tour de la cloche de Xian, comme au temps de Victor Segalen. Et tout cela me serait interdit, alors que les gens continuent à voyager, après tout, ça m'arrange.


Une fois qu'on a apprécié la charpente, on peut assister à un concert de musique avec des instruments copiés sur ceux qu'on a excavés dans la région, et qui datent de la dynastie Qin (c'est-à-dire la première dynastie de l'Empire). Depuis le temps que je vois de ces cloches, dans les musées chinois, datant de deux mille ans, j'étais curieux de savoir somment cela sonnait en contexte. Sur la droite de la photo, derrière le flûtiste, une percussion avec des pierres suspendues (Boulez reprendra le principe), et derrière le guzheng, un instrument à vent complexe, appelé "Sheng". Les cloches, deux femmes en jouent : une contre le mur du fond, qui martèle les cloches élevées, et une sur le devant, qui ne frappe que les grosses cloches du bas, produisant un beau son grave qui donnait une incroyable majesté à l'ensemble. (Je dis ça parce que moi, je suis hyper sensible à la majesté.)  
Concert étonnant, musique métallique, tellurique. Les percussions soutiennent les mélodies de la flûte et de la cithare. Une musique puissante et bruyante, qui parle aux profondeurs de la terre. J'imagine bien  l'empereur sans pitié, le sanguinaire Shi Huangdi, digérer ou s'endormir sur une musique sans douceur, où se télescopent des sons de métal, faisant participer les éléments de la nature dans ses petits concerts privés, entouré de concubines à moitié nues qui lui griffent le torse et le fouettent avec leur chevelure.



Après le concert, un tourbillon de poussière de Loess s'abattait sur la ville. On ne voyait plus à cinquante mètres. Les gens avaient peur que cela ne soit le signe avant-coureur d'une nouvelle catastrophe, un tremblement de terre par exemple, puisque tout le pays était déjà dans l'ambiance. J'y ai cru moi aussi, mais j'étais intimement convaincu que c'est la terre qui s'était fait réveillée par la musique harassante des cloches et des pierres, que les dragons qui dormaient sous la terre avaient été appelés à se lever et à souffler de leur gros naseaux sur la bonne ville de Xian.
Vrai, j'avais la chair de poule, cette musique pouvait vous rendre fou, vous faire croire aux prodiges, aux sympathies, aux correspondances et aux mystérieuses communications. Cette musique avait fouillé la terre, car elle était faite pour cela, de même que l'empereur qui s'en délectait avait établi son royaume post-mortem sous nos pieds. C'est lui, peut-être, dont la tombe n'a toujours pas été visité, qui commandait les dragons et les tourbillons.

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Vendredi 6 juin 2008


A Xian, un spectacle fait l'unanimité, qui "reconstitue" la musique et la danse de la dynastie Tang. Pas de l'opéra traditionnel, mais un show comme on en voit à la télévision. Des jolies danseuses qui jouent de leurs manches et qui bougent avec grâce, sur une musique orchestrée par des synthétiseurs et des batteries.


Dans la salle, des tables où des étrangers filmaient les danseuses pour les ramener à la maison, ou qui prenaient des photos pour alimenter leur blog. Il n'y avait qu'une seule personne chinoise, assise à côté de moi, qui se réjouissait infiniment du spectacle. Après le numéro des danseuses en vert, elle se tourna vers moi et me dit dans un sourire ébloui : "Je me sens très patriote." Devant mon étonnement, elle renchérit : "Je n'ai jamais aimé la Chine autant qu'en ce moment." De tout notre voyage à Xian, ou plutôt, de toutes les choses vues et visitées, elle aura préféré ce spectacle, qu'elle jugeait éminemment chinois, impossible à voir produit par les Occidentaux, et solide motif de fierté nationale. Cela m'a fait penser à une autre amie qui avait adoré le "sons et lumières" de Yangshuo et qui avait eu, aussi, une réaction similaire en en parlant. Un spectacle que nous sommes seuls à pouvoir produire et qui rend extrêmement optimiste pour l'avenir du pays.


Du point de vue musical, cela ne valait pas une seule représentation de Kunqu de la troupe de Nankin et, sans chercher à passer pour un cuistre, je dirais qu'il y avait autant d'esprit Tang que de beurre sur les branches. Pour filer la métaphore, la béchamel sonore n'avait d'égale que la beauté des danseuses que j'aurais pu regarder toute la nuit.
J'avais préféré les concours de chant qui avaient eu lieu au pied des remparts de Xian, où de nombreux locaux prenaient l'air et considéraient en fumant des clopes les différentes chanteuses qui venaient s'époumoner devant une sono moisie. La ferveur m'avait plu, ainsi que la mine apaisée des gens qui semblaient s'y connaître.
Ici, en revanche, rien de criard, rien de discordant, rien de brutal, rien de suraigu ni rien de détonant, rien d'explosif. Rien de profond, quoi. 

Ensuite, tous les étrangers regagnèrent leurs bus pour rentrer dans leur hôtel. Le spectacle faisait partie d'un package de tour operator. Les agences de voyage n'allaient tout de même pas leur proposer d'aller joindre des Chinois le long des remparts pour profiter de musiciens amateurs, à côté des enfants qui jouent et des vieux qui font des exercices sur de la terre jaune. Ils n'avaient pas traversé des milliers de kilomètres pour voir des Chinois, non mais sans blague. L'industrie touristique sait mieux que personne comment donner à voir pour de vrai ce qui a été reconstitué pour de faux.

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Vendredi 12 octobre 2007

A mon retour à Shanghai, j'ai montré mes images de Taiwan à mes étudiants, ainsi que quelques journaux que j'avais ramenés exprès. Pas pour leur faire envie, bien entendu, mais pour partager avec eux quelques impressions que j'ai eues là-bas. Pour tout dire, je ne suis pas certain de la pertinence pédagogique d'un tel geste, mais c'est l'essence du professorat que d'avancer dans l'incertitude.

Certains m'ont dit que les Taiwanais avaient la réputation d'être des Chinois plus traditionnels qu'eux-mêmes, ce qui est dans leur bouche un grand compliment. Le Taiwanais a donc une bonne image sur le continent. 
Pourtant, ce qui m'a frappé à Taiwan, ce n'est pas la préservation de je ne sais quelle tradition (auquel cas, ce serait un mixte intéressant de pratiques japonaises, chinoises, hakkas et occidentales) que la fusion permanente de pratiques et de techniques anciennes et contemporaines. 
Les arts scéniques sont de bons exemples. La pièce dont je montre des extraits vidéos était jouée dans la rue du quartier Xinyi, pour célébrer l'anniversaire d'un dieu. Les gens du quartier venaient tous les jours, et se relayaient les après midi et les soirs, pour suivre les aventures interminables des personnages mythologiques. L'événement a duré plusieurs jours, je ne sais pas combien, mais avant que je parte, la troupe était partie et les décors démontés.
Il me semble qu'on voit bien, sur les images, combien le théâtre traditionnel chinois est mélangé avec la variété taiwanaise des années 90, avec l'usage des micros, des lumières, du synthétiseur, de la batterie. Même les costumes changent d'époque, un homme porte un chapeau de cow boy sur une robe Qing, etc. 
Il n'y a aucune moquerie dans ce que j'écris. La tradition doit fusionner, il n'y a rien là que de très sain, je pense, même si je préfère naturellement assister à des séances de théâtre chinois qui me paraissent plus authentiques, comme le Kunqu de la province du Jiangsu. Mais l'authenticité, la tradition, la pureté, ce sont des concepts qui méritent qu'on les examine sans complaisance.

 

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Mardi 4 septembre 2007

 



Moi, je veux bien que la Chine s'éveille et que le monde tremble, comme disait Napoléon. Cela dépend de la manière. Quand les Chinois s'éveillent, c'est souvent calme, ils chantent au bord d'un lac, ils bougent doucement de la manière la plus tendue ; ils cherchent, au réveil, un équilibre.
Alors si, quand la Chine sera numéro 1, les Européens en viennent à se comporter, au bord de leurs lacs, comme les Chinois au bord des leurs, (plutôt que comme des Américains d'Hollywood chewing gum), je pense qu'on aura fait un pas dans la bonne direction.
par Guillaume publié dans : sons
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Jeudi 30 août 2007
Pour fêter les nouvelles fonctions de mon blog, et mes nouvelles compétences qui me permettent de publier des vidéos, il me fallait une petite vidéo sympathique. Symbolique de la Chine, de mon amour pour la Chine, de sa musique. Une jolie jeune femme qui joue de la musique à Nankin, mon amie Min Fei, ça peut le faire.
N'oubliez pas d'admirer le splendide panoramique, à la fin, qui ne mène nulle part. C'est de l'art.

 

 
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Dimanche 24 juin 2007

Une étudiante vient vers moi et me demande : « Guillaume, pourquoi chantes-tu toujours des chansons tristes ? »

C'est vrai, je ne connais pas de chanson joyeuse, il faut que je me mette à Charles Trenet, pour que mon cœur fasse Boum !

L'année dernière, une amie m'avait dit : « Quand tu parles, tu as une voix d'homme, mais quand tu chantes, celle d'un enfant blessé. »

Alors j'ai tenté de trouver des chansons plus entraînantes, même si ma pente naturelle va vers le Requiem. (J'ai toute une collection de Requiem, du Moyen-âge jusqu'à nos jours, que j'emporte dans tous mes déménagements.) J'ai ressorti Les Champs-Élysées, c'est joyeux, c'est léger, ça ne donne pas envie de mourir, si ?

Mon étudiante me dit : « Mais les Champs-Élysées, c'est l'histoire d'un homme qui est toujours en mouvement, il va ici, il va la, ce n'est pas du vrai bonheur. Tu ne chantes jamais de chanson de quelqu'un qui s'établit quelque part et qui y reste, avec sa famille. » Une telle chanson existe-t-elle ?

Mon étudiante me dit que toutes mes chansons lui donnent envie de pleurer, mais qu'elles sont belles. C'est Joe Dassin qui va être content. Il n'avait sans doute jamais prévu qu'en Chine, au début du 21 ème siècle, on prendrait son hymne boheme pour un symbole de la mélancolie migratoire, erratique et quasi vulgivague.

par Guillaume publié dans : sons
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Samedi 2 juin 2007

Je suis rentré chez moi au tout petit matin. J'ai remonté ma petite rue au moment exact où les lampadaires s'éteignaient, car il faisait suffisamment jour, entre 4h00 et 5h00. Dans le taxi, une étudiante avait chanté des airs d'opéra traditionnel. Deux genres d'opéras, un de la province de Zhejiang, un de la province de l'Anhui. A capella, sur les boulevards périphériques surélevés de Shanghai, mon étudiante me faisait littéralement planer. Sa voix légèrement voilée de jeune femme fatiguée donnait aux chants quelque chose d'européen, ou d'américain, comme un mélange de folk irlandais et de trémolos extrême orientaux. Un mélange de chanteuse de blues et de femme de pêcheur du Jiangsu. C'était la mondialisation du cœur et de la beauté dans mon taxi.

Nous revenions de la « Nuit blanche », l'événement final du festival Croisement. Sur invitation seulement (et on se demande pourquoi, quand on sait que les Chinois n'ont pas l'habitude de se coucher tard, ni, donc, de commencer une soirée à 23h00.) Plusieurs scènes étaient aménagées dans la cour intérieure d'un grand bâtiment kitsch. Des artistes d'assez bonne qualité alternaient, malgré la bruine qui, après tout, nous rafraîchissait. A l'intérieur du bâtiment, d'autres animations, des œuvres d'art vidéo interactives, des sculptures en chocolat, des lieux de boissons et de sustentation. Et pour donner du liant à tout cela, une troupe de danseurs et de comédiens déguisés défilait incessamment avec de jolis mouvements de hanche et des mouvements de bras, avec des pas de danse et des masques de carnaval.

La star française était Louis Bertignac, l'ancien guitariste de Téléphone, et la star chinoise était une fille, diplômée du département de français de Fudan, qui avait gagné le concours de Super girl, une sorte de Star Ac' chinoise. Cette fille est vraiment populaire, avec des fans clubs et tout et tout. Comme elle parle très bien français, il y avait là quelque chose à exploiter pour la promotion des échanges culturels sino-français. Malheureusement, avant même qu'elle ait commencé sa performance, vers 3h30, les forces de police ont occupé le terrain et, alors que Bertignac terminait sa troisième chanson, l'organisateur de la soirée vint sur la scène nous dire que la Nuit blanche devait s'arrêter là. On n'a pas su pourquoi, mais la menace de voir couper l'électricité pesait, si le chanteur continuait une minute de plus. Sous la protestation de la foule, ce dernier s'est lancé dans son tube Cendrillon. « On tente le tout pour le tout », disait-il, dans un sourire. Quelques minutes qui ont beaucoup plu au public.

Puis un fonctionnaire, entouré de policiers, est monté sur scène, a donné un coup dans le micro de Bertignac, et l'a poussé en arrière avec un geste méprisant de la main. Ici, on n'est pas dans votre pays de dégénérés, ici on respecte les fonctionnaires et les forces de l'ordre.

Cet événement m'a plu, « ouais ! Enfin de l'animation, de l'imprévu ! » Je voyais de la tension sur les visages des hommes en uniformes. Je me mettais à leur place : frapper sans pitié des pauvres gens du Guangxi, comme ils le font en ce moment, passe encore, mais en venir aux mains avec des étrangers en plein cœur de Shanghai, c'est mauvais pour l'image du pays. Je suis parti avec deux ou trois Chinois qui ne comprenaient pas plus que moi ce qui se passait. Quand nous quittâmes les lieux, la foule chantait Un jour j'irai à New York avec toi. A l'heure où j'écris ces lignes, je ne sais pas s'il y a eu des violences ou non. Franchement j'en doute, mais l'homme est un animal qui n'a jamais été effrayé par le pire, surtout quand il voisine avec le grotesque.

Je pris le taxi avec trois étudiants qui revenaient à l'université. Ils m'ont dit que c'était la première fois qu'ils rentraient si tard dans leur dortoir. On a parlé musique chinoise. Je leur ai avoué que j'aimais surtout la musique traditionnelle. C'est alors qu'une étudiante a laissé libre cours à ses souvenirs musicaux ; d'avoir longuement écouté sa grand-mère, dans le Jiangsu, elle a appris à chanter de merveilleux airs d'opéra et ses chants furent pour moi le couronnement de la soirée. La plus belle musique que j'avais entendue depuis quelques semaines, et qui suffit à me réconcilier, si besoin était, avec la Chine.

par Guillaume publié dans : sons
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Mardi 22 mai 2007

Dans la salle de theatre, pas de scene a proprement parler, mais des tabourets disposes par grappes, par troupeaux, separes les un des autres par des espaces informes. On se demandait, mais ou vont evoluer les actrices, ou faut-il regarder, ou faut-il s'asseoir ?

Sur le sol, des feuilles de papier, assez grandes, a peu pres aussi grandes que les feuilles de calligraphie chinoise. Sur les murs, des calligraphies, justement, entre tradition et art moderne : des taches, des hexagrammes, des lignes, des choses qui ressemblent a des caracteres et qui n'en sont pas.

Les textes de Duras, Ecrire et L'homme de l'Atlantique sont declames tantot en chinois, tantot en francais. Les actrices occupent tout l'espace, evoluent au milieu du public, vers les murs, ouvrent des fenetres sur la rue. Les spectateurs doivent donc se deplacer sur leur tabouret, se retourner, faisant par la du bruit avec les feuilles sur le sol. Le texte est donc soutenu par le son de froissements de papier, bien venus quand le texte tourne autour du theme de l'ecriture.

La mise en scene etait a moitie improvisee. Cela se vit lorsqu'une actrice fit des gestes vers une spectatrice qui faisait du bruit, ou lorsque les actrices souriaient sans qu'on sache pourquoi. Cette improvisation leur permettait de reagir constamment avec ce qui se passait dans le public. Quand il y avait de l'agitation quelque part dans la salle, une actrice y allait et, en quelque sorte, prenait sur elle l'agitation, ou l'incarnait, ou l'accompagnait et, partant, la calmait. De meme, quand les actrices etaient a terre, couchees, des gens dans le public se levaient, et c'est la salle entiere qui bougeait, au fond, qui faisait des vagues. Je voyais des spectateurs marcher, changer de place, sortir et partir pour certains. Tout cela me plaisait bien. Moi-meme, fatigue d'etre assis, je me suis leve avec la vague crainte, ou le vague desir, qu'une des actrices chinoises viennent "reagir" vers moi. Meme l'eclairagiste improvisait, les lumieres reagissaient avec les actrices et le public.

Enfin, beaucoup de choses, et plus encore, des jeux assez interessants avec les feuilles sur le sol, des jeux avec les tableaux.  Au bout du compte, je n'ai pas beaucoup ecoute le texte, mais j'ai ecoute les voix, vu les corps et ressenti des mouvements, des gestes. Et moi qui trouve le theatre parfois assez emmerdant, je me suis reconcilie avec lui, le temps d'une soiree.

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Mardi 1 mai 2007

Quelques etudiants ont realise le spectacle Notre-Dame de Paris. Ils ont danse, chante, joue, mis en scene, organise, tripatouille l'outil informatique et l'artifice vestimentaire. La fille qui jouait Esmeralda portait une robe rouge, dansait comme a la tele et incarnait une Carmen pleine de talent. Tous etaient tellement dans leur role que je ne voyais plus des etudiants, mais des artistes, je ne voyais plus des Chinois mais des Parisiens et des Bohemiens. Sur YouTube, au cybercafe, je visionne des passages de la comedie musicale originale, apres m'etre regale de chansons afghanes, et je m'apercois que mes etudiants avaient minutieusement reproduit l'atmosphere et les costumes du spectacle que je n'avais jamais vu ni entendu.

Moi qui ai l'outrecuidance d'apparaitre parfois en leur classe avec une guitare pour leur chanter des chansons, je me sens depasse par mes etudiants de plusieurs longueurs. Apte au chant comme ils le sont, ils sont bien gentils de m'applaudir et de me regarder avec tendresse. Ils pourraient aussi bien bailler, dormir, discuter entre eux ou me jeter des tomates. La verite est que si j'etais permeable a la honte, je casserais ma guitare, la brulerais et en repandrais la cendre sur mon crane.  

On a tous des prejuges. Moi, les comedies musicales pleines de varietoches francaises, je ne les croyais pas capables de m'arracher des larmes, et c'est vrai qu'elles ne m'en arrachent pas. Mais en visionnant le trio de Quasimodo, de Frollo et de Phoebus chantant une complainte d'amour douloureux pour la meme femme, je repense a mes etudiants et a la passion avec laquelle ils se sont jetes dans leur entreprise, la passion avec laquelle ils chantaient, et je me souviens d'une emotion intense qui parcourait le public et qui me traversait aussi. Les melodies de Cocciante, d'ailleurs, ont cette qualite de vous etrangler le coeur, a l'italienne. Elles ont un aspect Bel canto du Top 50, qui font vibrer les foules avant le passage tour de France. La critique est aisee, mais il se trouve que ces chansons ont tout pour emouvoir les Chinois et moi, c'est de repenser a eux, ainsi qu'aux amours douloureux en general, qui m'emeut ce soir.

Tout est question d'emotion, vraiment. Il faut lire les commentaires en anglais qui suivent la video de YouTube. Des gamins de tous pays, ne comprenant rien a la langue de Victor Hugo, raler de plaisir et d'envie de pleurer devant la plus belle chanson du monde. Une emotion facile, dit-on, sans profondeur, sans epaisseur, mais intense. Je regarde avec mefiance l'emotion melodramatique, je la crois traitre, trompeuse, decevante, seductrice et deceptive. Et je donne tout pour une autre emotion que je crois plus haute, plus difficile a atteindre mais qui vous marque durablement et surtout qui vous apprend a la reproduire vous meme et a reenchanter le monde. Malgre tout, il ne faut pas bouder son plaisir et peut-etre qu'en ecoutant les chansons des gens qui nous sont proches, on les comprend mieux.

par Guillaume publié dans : sons
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Dimanche 11 mars 2007

A Nankin, l'enseignante et une élève accordent le Guzheng avant la leçon.

L'enseignante joue, les élèves regardent, écoutent et reproduisent.

L'enseignant de Guqin montre. Il fait un glissando qui sonne comme une séquence de blues jouée avec un bottle neck à la guitare. Il répète le geste trois ou quatre fois, sans faire beaucoup de commentaires.

Les élèves reproduisent, un nombre indéfini de fois. L'enseignant s'approchera et fera un commentaire. Puis il devra partir et laissera les élèves pratiquer autant qu'elles le veulent le même geste encore et encore.

par Guillaume publié dans : sons
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