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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 08:58

 

 

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu'il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

 

A priori, tout est réuni pour que j'aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l'aventure et l'Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l'aise du début à la fin de cette bande annonce.

 

Dès les premières images, après une courte introduction sur l'itinéraire d'Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise mais peut-être pas. Elle lui dit : "Fa Guo, Fa Guo Ren. Wo Jiao Priscilla. Pri - Sci - La. Priscilla." Je traduis : "France, Française, je m'appelle Priscilla." On comprend que c'est là une bonne manière de présenter l'héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l'air d'être importunée par cette touriste envahissante, et de plus, on comprend que Priscilla, dans les rencontres furtives que propose le voyage, tient avant tout à parler d'elle-même aux indigènes.

 

Je précise que sa prononciation du chinois est incorrecte : elle prononce "Ren" en roulant le "r", comme si l'alphabet du pinyin répondait aux mêmes règles que les langues européennes. La prononciation de "Ren", qui veut dire "homme, personne", se situe plutôt "Wen" et le son "Jen". Ce n'est pas très grave, me dira-t-on, mais cela signifie que Telmon n'a pas fait le minimum d'effort linguistique pour paraître au point. Nous sommes devant un phénomène de poudre aux yeux presque délibéré.

 

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S'il n'y avait pas de voix off, pas d'action, pas d'"engagement", pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l'eau et sur les crêtes.

 

Malheureusement, on la voit prier, ce qui n'est pas le plus ridicule.

 

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu'il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l'Himalaya sont menacés, je cite, "par la marche du monde et l'avancée des armées chinoises". C'est tout dire. On se demande qui, de l'armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des mille peuples de l'Himalaya.

 

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : "Dalai Lama". On veut nous faire croire qu'il y a eu rencontre, je crois. L'aventurière lui donne un papier bleu - peut-être une photo du Dalai Lama - qu'il s'empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n'est pas plus garantie en Chine qu'au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d'étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n'est nullement interdit d'y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

 

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n'aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j'ai dû supporter de la pop indienne à fond dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain, il y a quelques années.

 

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d'entendre Priscilla s'exclamer à voix haute : "Alexandra! Nous y sommes!" ? Est-ce d'entendre parler d'un itinéraire qui mêle aventure et "cheminement intérieur" ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l'idée du voyage.

 

Quand les "flics" empêchent l'équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : "Je les hais, putain, je les hais!" Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu'elle a le courage de ses opinions.

 

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 70. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries.

 

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d'écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j'ai écrit à propos d'une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C'est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

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Published by Guillaume - dans Voyages
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Carol 10/04/2015 10:08

Merci pour la video. J’adore apprendre ce genre de chose.

Si Mao Savait 06/01/2012 13:50


Merci pour cette vidéo. Au début j'ai eu un peu peur car j'ai regardé le film sans lire ton article.. Ouf, tu détruits cette vidéo en bonne et due forme.


Cela me fait penser à toutes ces jeunes femmes en quête d'on ne sait quoi, que l'on voit vadrouiller en Indochine, les sandales au pied, le chapeau dans le dos, qui font "le voyage de leur vie",
qu'elles croient être humanitaire...


Concernant les phrases "sublimes" de l'héroïne du film, on en revient toujours à cet imaginaire tibétain, dont le film (à chier soit dit en passant) 7 ans au Tibet s'est fait le messager..


Enfin, espérons que peu de gens prendront cette vidéo au sérieux

Guillaume 06/01/2012 14:34



Merci Si Mao Savait.


Oui, il y a tout un renouveau de ce type de voyageurs en Asie centrale et en extrême-orient. Il faut trier le bon grain de l'ivraie.