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10 juillet 2007 2 10 /07 /juillet /2007 12:46

La traductologie est très étudiée, dans les universités chinoises. J'ai longtemps constaté cette réalité sans me poser de question. J'ai pensé que c'était un hasard, que des chercheurs s'y étaient illustrés et que, par imitation, on les avait suivis. Puis j'ai entendu des clichés qui ont éveillé mon attention : telle ou telle chose serait intraduisible. J'ai entendu le mot plusieurs fois, ce qui est étonnant de la part de gens qui sont eux-mêmes des traducteurs. Certains mémoires de fin d'études consistent en une analyse de ce qui ne peut pas se traduire, ou de ce qui n'a pas été traduit de manière satisfaisante, dans tel ou tel roman. Le sujet est intéressant, passionnant, même. Mais sous les questions classiques de la traductologie, il y en a une autre qui se cache là-dessous. Le désir des Chinois de ne pas être compris.

Cher lecteur, attention : je me lance dans une théorie portative qui pourra tout à fait te paraître farfelue, et pour cause. Que ceux qui n'apprécient pas les théories loufoques passent   de suite sur un autre blog.

C'est un réflexe psychologique typique de l'adolescence. L'adolescent dit aux adultes : « Vous ne pouvez pas comprendre. » Au moment où on se forme une identité, il est naturel qu'on se croie unique au monde, exceptionnel, hors de toute comparaison et de toute atteinte. Et l'on voit comme une violence toute tentative des autres de vous comprendre car comprendre c'est saisir, et saisir c'est maîtriser, c'est ôter une part de liberté, c'est une violence en effet. La réaction d'hostilité aux discours extérieurs sur soi est donc parfaitement normale et acceptable. On la comprend chez l'adolescent, on la comprend aussi chez certaines femmes qui ne supportent pas qu'on dise « les femmes » mais qui disent « les hommes ». On doit évidemment l'accepter des peuples qui, pour avoir été en retrait du concert des nations pendant quelque temps, se reconstruisent une identité et une fierté. C'est le cas des Chinois aujourd'hui. Ils vivent une nouvelle adolescence, malgré la profondeur de leur histoire. C'est le privilège des peuples et des nations de pouvoir renaître, rajeunir, vieillir à nouveau. Alors comme tout bon adolescent, la Chine nous dit : « Vous ne pouvez pas comprendre. » Tout discours qu'on tient sur elle lui paraît faussée, infidèle, déformée. De plus, elle a, pour se protéger des autres, une forteresse qu'elle juge imprenable : la langue. Une langue qui fait échec aux tentatives des traducteurs. D'où l'importance de la traductologie.

Un homme m'a dit un jour qu'il était impossible pour un Français de maîtriser le chinois. Il n'a pas ajouté qu'il était impossible pour un Chinois de maîtriser le français, c'est donc une forteresse univoque, unilatérale. Les gens disent souvent que c'est la langue la plus difficile du monde, que tel auteur ne peut pas être traduit. Bref, une muraille de Chine nous sépare de cette culture. Une amie m'a aussi dit que le « mystère » de la Chine venait de cette langue si difficile. Quel mystère ? Les Occidentaux ont tellement dit aux Chinois qu'ils étaient mystérieux qu'ils se sont mis à le croire. Et l'université, me semble-t-il, théorise à fond dans ce sens-là. C'est un mouvement récent (on ne pensait pas comme cela à l'époque de Lu Xun, à l'époque de Fu Lei, et toujours pas à l'époque de Mao) et dont la durée va sans doute dépendre des équilibres et déséquilibres internationaux.

J'ai connu une jeune femme en Europe qui manquait de clarté et de logique. Il lui fut reproché son inconséquence. Elle en tira une espèce de fierté ; elle me disait : « C'est moi, c'est ma personnalité, je suis incompréhensible. Même un tel [qui n'est pas la moitié d'un con] dit que personne ne peut me comprendre. »

L'âge adulte se caractérise justement par une certaine assurance qui fait qu'on n'a plus peur d'être compris. On accepte les divergences d'opinions. On considère les traductions comme des créations qui apportent du sens et qui font réfléchir sur soi, plutôt que comme de vaines tentatives d'intrusions.

 

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Published by Guillaume - dans idées
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Guillaume 30/12/2007 06:24

Merci beaucoup Yuan, ainsi que Ben, pour ces commentaires tardifs. Ils donnent l'occasion de relire l'article et ses commentaires pleins de peps de la part de nos amies chinoises.

Yuan 29/12/2007 07:09

Je viens de découvrir votre blog par hazard, je le trouve trés interessant. Cet article et la discussion des commentateurs est vraiment très formidable. Je ne suis pas d'accord avec toutes vos idées mais en tout cas ça fait réfléchir. et c'est bonne humeur.

Ben 19/08/2007 11:39

Je relis cet échange, un mois après, et j'affirme qu'après des interventions de ce niveau, personne, même quelqu'un d'aussi monomaniaque que Nicolas, avec sa tendance paranoïde-dépressive, ne peut prétendre qu'il n'y a pas ici des gens qui ont des choses interessantes à dire, y compris lui-même. Si Nicolas ne souffrait pas de bouffées délirantes chroniques, je crois qu'il accepterait cette évidence. Vivement la rentrée, qu'on retrouve de nouveaux articles, de nouvelles polemiques et de nouveaux bobards sur ce blog.

Delph 25/07/2007 14:26

Je ne crois pas trop à l’histoire du manuel, cette histo nettoyée. Déjà partout on tend à falsifier la vérité historique,

la France comprise, et tout le monde sait combien le communisme est compétent en mensonges. « le parti national » est l’un des mots clés,c’est d’ailleurs pour cela que l’Université de Nankin, établie par le parti national, a connu un état délicat malgré son fruit de recherche.
J’aimerais développer une partie de ces « tant de choses » qui me fascine constamment, ces choses probablement impures pour le communisme, insignifiantes pour les autres. La recherche sur la démocratie tellement discutée aujourd’hui, en premier, va certainement référer aux théories de cette époque : si l’on continue à croire à la possibilité d’une démocratie chinoise, ce serait en partie que les intellectuels de cette époque avaient apprécié et tenté à concevoir une démocratie adaptée, en suivant le modèle du système anglo-saxon et celui de l’Europe continentale.
Et les oeuvres littéraires de cette époque qui émerveille. Parmi les noms ignorés politiquement, Zhou Zuoren que tu devrait connaître, frère de Luxun(Zhou Shuren), collaborateur des japonais et essayiste, et Hu lan Cheng, amant de Zhang Ailing, collaborateur des japonais et homme de lettres. Pour ce qui est censé insignifiant, il y a eu une réécriture de l’histo de la litté moderne chinoise dans les 80s, ainsi sont reconnus quelques écrivains que j’admire, Shen Congwen http://fr.wikipedia.org/wiki/Shen_Congwen , d’origine de Fenghuang près des Dong, « écrivain rustique » que Luxun a bcp apprécié, et Zhang Ailing(Eileen Chang, http://www.bleudechine.fr/index.php?page=auteurs&auteur=46 ) femme-écrivain (chi/ang) de Shanghai qui fait aussi la traduction, et dans son oeuvre se trouvera la beauté de la vulgarité shanghaienne; les chercheurs à Hongkong l’ont comparée avec Luxun, car on voit de ses écrits délicats qch de prévoyant. Ces deux-là sont ignorés puisqu’ils écrivaient pas des articles engagés, révolutionnaires, ils décrivaient l’humain, la société en miniature, l’amour, la spontanéité, la nature, la vie dans la nature. Ils sont en face du Lu Xun le révolutionnaire, propagé par le parti.
Une dernière remarque, le cinéma chinois. Il a connu son passage essentiel du muet au parlant, sa période d’or, à Shanghai dans les 30s(grâce aux support anglais et français sur l’enseignement, la technique). A ce propos je recommande vivement Centre Stage, du côté plutôt historique qu’esthétique, à le voir comme un documentaire. Tu vois ce film sur Ruan Lingyu, star suicidée qui représente le ciné-muet chinois (écrit à venir mais plus tard !), et ça fera mieux comprendre les 1930s, le Shanghai fier de cette période dans son histoire, les femmes d’alors, la situation et la création, la mentalité des citoyens,et, comment se passe un meurtre avec la liberté de parole en Chine.
Concernant le séjour chez les minorités,  je trouve plutôt possible de vivre chez les peuples minoritaires pour 2 ans par ex, et à ce moment un mandarin et un occidental n’a pas bcp de différence en effet. En général ils sont bcp plus accueillants, naifs et ouverts (un peu bizarre mais c’est ce que j’ai ressenti) que les gens des grandes villes car ces derniers sont souvent imprégnés en même temps de la civilisation et d’idées reçues ; la plupart d’eux est bien mandarinalisée pourtant. La vie y est simple, quant à la langue, ça s’apprend sur place, et des fois c’est superflu.
Je sais pas si t’es allé à Fenghuang(凤凰) mais je te le propose quand même, tu ne prends non plus ma proposition au sérieux, comme quoi, un scherzo... :D C’est le pays natal de Shen Congwen « rustique » et où réside aussi son neveu Huang Yongyu, peintre traditionnel reconnu. La région est celle d’entre GuiZhou et Hu Nan, région des Miao et les Dong ne sont pas loin (à Cha Dong茶侗, etc). Il y en reste encore qq peu de maisons en bois suspendues sur l’eau (Diao Jiao Lou), que je trouve plus belle que les briques à Venise. J’étais là été 98 et aujourd’hui on dirait ça devient très touristique, mais à l’entour il y aura de quoi moins chahuteur je crois.
Une lecture d’av-départ : « le passeur du ChaDong », roman de pure esthétique sur la perte de l'amour, au bord de l'eau, d'une petite fille dans la montagne.

Delph 25/07/2007 14:03

Et oui et oui...quelle époque. Les 1920-40 c’est l’époque que je vénère encore davantage que celle des 80s, époque où la chine intellectuelle ouvre les yeux. C’est un sentiment étrange, peut-être comme ce que j’ai ressenti cette année, une douleur merveilleuse, comme dans un théâtre grec d’avant Euripide, donc avant Socrates, une tragédie pure.
Je ne connais pas très bien le rapport entre le japonais et l’évolution des caractères chinois, mais comme tu dis, l’influence du Japon sur ceux qui y ont séjourné doit bcp son origine aux oeuvres occidentales. Après Liang Qichao et Yanfu (qui a introduit Rousseau), ce sont notamment les intellectuels, après un séjour à l’étranger(Fr, Ang, U.S, Japon), qui ont poussé en avant la société d’alors, ont conçu une renaissnace littéraire, et ont écrit des oeuvres merveilleuses qui remuent ou secouent l’esprit. Sur cela on reviendrait à la scène sur le bateau long trajet dans le roman de Qian Zhongshu, et parmis ces intellectuels(lu Xun a rompu avec pas mal d’entre eux) on compte Hu Shi(trop connu), Xu Zhimo le poète-amoureux (http://florent.blog.com/1650625/
 
) qui m’a initié les poèmes anglais, et Zhou Enlai, directeur idéal, puis le fameux Deng Xiaoping que j’apprécie quand même bien. C’est plutôt cette branche qui m’est venue dans la tête.  
Je vois l’importance de la traductologie liée à la situation sociale, et cette époque en premier, car le besoin de traduire( ie d’introduire depuis l’extérieur les idées dont

la Chine fait défaut, pour que le pays survive ou évolue vers le mieux), la volonté et l’acte de traduction de ceux qui ont lu les oeuvres en langues étrangères doivent être l’origine et précèdent le fait même que bcp de livres soient traduits et précèdent aussi la traductologie.
«Lisez le plus possible les livres étrangers », voilà une phrase, isoée, qui choque et enchaînera dans un premier temps des polémiques, des malentendus de diverses versions(souvent le cas dans le monde universitaire d’aujourd’hui en chine). Je crois pas vraiment qu’il entend rejeter tout l’oeuvre classique, pour lui ça pourrait être un remède efficace selon son diagnostic idéologique, car dans les oeuvres étrangères on trouvera ce qui manque en Chine, la conscience, la conscience de l’existence (sujet), etc.