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13 mai 2007 7 13 /05 /mai /2007 14:36

Sur mon velo flambant neuf, alors que je me dirigeais vers un bar pour arroser une soiree sans celebration particuliere, m'est venue une reverie d'une intense megalomanie. Le printemps, sans doute, n'etait pas etranger au gonflement soudain et lyrique de mon ego, pourtant assez volumineux a l'etat naturel.

Ma reverie consistait a me voir entreprendre une monumentale these de doctorat, mais une these qui serait pour toujours une reference incontournable pour tous les chercheurs qui, dans les siecles des siecles, voudraient se pencher sur la litterature du voyage. J'avais l'ambition, je n'avais pas encore bu la moindre gorgee de biere, de faire la theorie de cette litterature, d'en definir le genre et d'en circonscrire les types, d'en etudier les themes, d'en faire la sociologie et l'histoire. Lui donner ses lettres de noblesse, puisque les specialistes de la question ne font en general que repeter les memes generalites, des lieux communs sur une ecriture en mouvement et je ne sais quelle ouverture au monde. Le dernier avatar de ce courant de pensee exsangue est l'apparition, dans la presse, cet automne, de la notion de "litterature monde", ou tout est melange : recit de voyage, livres francais ecrits par des etrangers, francophonie, machins maritimes, trucs anti-racistes et feministes, une poule n'y retrouverait pas ses oeufs. Non, tout cela manque d'une solide theorie, un gros oeuvre de deux ou trois tomes bien denses, indigestes pour certains mais roboratifs pour d'autres. Quand on lit Nicolas Bouvier et Jean Rolin, on sent bien que cette litterature n'est pas et ne peut pas etre romanesque, mais on ne comprend pas encore comment ces gens arrivent a ces livres extraordinaires, entre le reportage, la reverie geographique, le poeme en prose et l'art militaire. Ma these fera de Bouvier un classique et de Rolin le plus grand ecrivain vivant. Il est temps, c'est notre President qui l'a dit, qu'on revienne aux vraies hierarchies. Et pour cela, il faut de la theorie, du concept, de vastes constructions intellectuelles et abstraites, ah! quels delices en perspective.

Et quelles polemiques ! On me reprochera de mettre de l'academisme et de la lourdeur universitaire dans ce qui est cense rester a l'air libre, de transformer les semelles de vent en semelles de plomb. Balivernes. Je serai indifferent et sarcastique, ah comme on va s'amuser. Je prendrai soin de me faire des amis et des ennemis puissants, car il y aura quelques comptes a regler, quelques personnages mediatiques a qui on n'ose pas dire leur fait car ils sont influents et qu'on ne voit pas encore clairement qu'ils font beaucoup de mal a la litterature. (Un vrai megalomaniaque, je vous dis.)  

Je me voyais me reexiler au centre de Paris, et me terrer des jours entiers dans les bibliotheques, y retrouver ma nature de rongeur kafkaien - dans le zodiaque chinois, je suis rat ! - et hanter les colloques, les debats, les lectures, ne plus rien laisser m'echapper. Phagocyter le monde universitaire comme Sarkozy avait etrangle de sa presence la droite, puis la vie politique dans son ensemble. Un plan d'action devait etre trace. Un plan qui faisait de moi, d'ici cinq ans, un specialiste international du travel-writing. Et ce, au moment meme ou l'administration de mon pays veut reorienter la recherche vers les domaines pratiques et technologiques. C'est dans le desert culturel du sarkozisme que la precarite du sage va prendre son souffle et se transformer en systeme.

Au retour de la soiree, trouble par la reapparition a Shanghai de Mlle Fleuve aux pieds nus et au visage khmer, je crevai une roue de velo. Tout penaud, j'attachais ce dernier a une rambarde et rentrais chez moi a pied, puis en taxi, sans autre desir - realisable a court terme - que de dormir.  Le lendemain, il ferait jour.

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Published by Guillaume - dans Profs-Etudiants
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commentaires

Guillaume 17/05/2007 05:38

Habile brulot anti intermittence du spectacle d'Ebolavir. Heureusement, ou malheureusement, moi, ce que j'aime faire ne necessite ni travail en equipe, ni reseau de connaissances, ni materiel hors de prix. C'est la raison pour laquelle, peut-etre, personne ne songe a m'aider.

Guillaume 14/05/2007 15:09

Bouvier n'est pas tout a fait un classique, je ne crois pas. Il est encore etonnamment peu connu, malgre la couverture mediatique. Je pense que cela vient du genre meme de ses livres, les recits de voyage ne sont pas, en France, prises autant que les romans. Meme ceux qui en ecrivent, comme Christian Garcin recemment a un colloque de Fudan, disent qu'ils n'en lisent pas et qu'ils n'aiment pas ca. C'est qu'on a du mal, en lisant un article sur Bouvier, a se faire a l'idee que c'est un authentique ecrivain.

ofrancemi 14/05/2007 04:40

ah Nicolas Bouvier,,, mon premier contact avec le Japon. Que de nostalgie.
Mais n'est-il pas deja un classique ?
En tout cas il a fait une couverture de telerama, preuve de son institutionalisation.
 
Boncourage pour cette these magnifique, Je suis plus qu enthousiaste. :-)

ebolavir 14/05/2007 02:37

"C est dans le desert culturel du sarkozisme que la précarite du sage va prendre son souffle et se transformer en système." Espérons le vote de la loi de 2007 de séparation de la Culture et de l'Etat. Aujourdhui tout artiste qui veut manger tous les jours doit être clerc de la Culture pour recevoir sa portion de subvention de l Etat. S il essaie de faire autrement, les prélats l excommunient, et hors de la Culture point de salut. Cela interdit le long voyage dans les terres d impiété et la création de nouveaux continents. Demain les artistes devront se renforcer eux-mêmes dans leur foi en leur pouvoir divin de créateur. Ceux qui n avaient pas la foi et se contentaient de pratiquer le culte feront autre chose. Alleluia.