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15 avril 2007 7 15 /04 /avril /2007 04:18

Quand on veut lutter contre le plagiat en Chine, on se heurte à une lourde incompréhension. Tout le monde s'accorde pour rejeter la triche, dans un premier temps. Puis des professeurs vous disent : "Les étudiants ne peuvent pas copier un texte, ils doivent le transformer à leur façon." Un autre ajoute : "On pourrait fixer un pourcentage : si plus de cinquante pourcent du texte vient des mots mêmes de l'étudiant, c'est acceptable." Je prends alors le livre qu'il a entre les mains et lis les premières lignes en substituant les mots que je vois par des synonymes. "Ai-je pensé, ici ? Ai-je produit une réflexion ? Non, et le texte est pourtant cent pourcent le mien."

Il suffirait alors de prendre des textes à droite et à gauche, de remplacer des poignées de mots par des synonymes, de faire du collage et du bidouillage. C'est ce que beaucoup font, de leur propre aveu, avec l'épreuve obligatoire de politique, qui consiste, si j'en crois mes amis, à du râbachage marxiste. Ils ne veulent pas y passer trop de temps.

Dans une langue étrangère, le plagiat est rendue plus aisé par le fait qu'il faut un niveau de langue très élevé, il faut quasiment êre francophone natif ou en tout cas très bon bilingue, pour distinguer entre une page de français correct, ponctué de tournures soutenues ou universitaires, et une page écrite par un professionnel de la plume, chercheur, journaliste, écrivain ou rédacteur.

 Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Qu'on ne s'y trompe pas, c'est une question qui dépasse de loin mon activité de professeur : elle est liée à l'attitude générale des Chinois avec le copiage, la reproduction, le piratage, mais aussi avec l'innovation, la création, la fiabilité intellectuelle.

En plein débat sur la propriété intellectuelle, qui s'impose en Chine et à l'OMC, j'entends une étudiante me dire : "Mais Guillaume, quelle conséquence y aura-t-il si nous avons des idées trop profondes ?

- Aucune, rassurez-vous. Personne ne peut avoir d'idées trop profondes.

- Tu dis qu'il ne faut pas copier, mais si, par extraordinaire, j'avais les mêmes idées qu'un auteur, que se passerait-il ?" Les bras ne m'en tombent plus depuis belle lurette. Une autre étudiante s'était offusquée de la sorte : "Ecoute, quand j'ai lu ce texte, je trouvais que j'avais les mêmes idées que lui, exactement, alors d'accord pour transformer un peu, mais enfin, nous pensons la même chose, donc nous disons presque la même chose..." J'aime beaucoup ce : "j'ai trouvé que nous avions les mêmes idées." C'est comme moi quand j'ai lu Spinoza ; si je l'avais rencontré je lui aurais dit : "Monsieur, c'est bien simple, je pense exactement comme vous !"

Je sais que cela fait un peu cliché, ce que j'écris là, alors je précise, par souci de correction politique, que tous les étudiants chinois ne plagient pas, qu'ils ne manquent pas d'intelligence tant s'en faut, que s'ils plagient c'est sans doute dû à des habitudes culturelles respectables par ailleurs (respect de l'autorité, apprentissage par l'imitation des maîtres, par la reproduction des gestes, humilité de sa propre individualité) ainsi qu'à des pressions sociales historiques (le danger de penser par soi-même dans un régime où le débat nest pas de mise.)

Toujours est-il que s'inspirer de l'idée d'un auteur, l'analyser, la faire sienne en l'intégrant à une problématique qu'on a élaborée soi-même, faire une citation claire avec la référence et avancer tout seul dans la production individuelle d'un texte bien construit, à la fois rigoureux et personnel, c'est une chose d'une difficulté insondable, mais quand on sait le faire, on est vraiment armé pour la vie.

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Published by Guillaume - dans Profs-Etudiants
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guillaume 18/04/2007 03:32

@ Ben. Ce que tu dis est, comme souvent, tres beau et stimulant, mais c'est le signe d'une belle ame qui reve loin de la Chine. Quand on est au contact des etudiants chinois, on doit aussi voir la realite plate. Ce sont eux qui s'interessent aux choses pratiques et moi qui tentent de toutes mes forces de les amener a penser un peu. Voici comment il fallait decrypter cette phrase en effet sublime de ma sublime etudiante : " Mais Guillaume, s'il se trouve que ce que j'ecris ressemble un peu trop, comme par hasard, a des idees que tu as deja lues dans un livre, est-ce que tu nous mettras une mauvaise note ? Est-ce que tu te mettras en colere ?" Toutes les discussions que nous avons en classe, a propos d'un petit memoire sur Flaubert que je leur demande de faire, ont pour objectifs (tous n'ont pas le meme) : comment ne pas le faire, comment repousser l'echeance, comment contourner les regles de la recherche, comment eviter de lire en francais, etc. C'est assez passionnant, d'ailleurs, d'assister a ces seances ou ils developpent toutes sortes d'aguments et de strategies diverses pour eviter tout contact avec un travail reel. Un travail qui pourrait, lui, leur donner une chance d'approcher au sacre dont tu parles tres justement.
@ JB. Content de te retrouver ici. Je suis d'accord avec toi, mais j'ajouterais une chose. Moi, je n'en suis pas a exiger de l'originalite. S'ils veulent rester a un niveau de generalites, je veux bien. Je veux seulement (seulement! J'ai l'impression de soulever des montagnes) les aider a traiter un sujet en dix pages, a utiliser pour cela une bibliotheque, des references livresques, un plan et une problematique. Savoir elaborer une reflexion et un discours sur un mois, et non sur quelques heures Savoir faire, commenter et utiliser une citation, une reference. Savoir chercher et trouver dans une bibliotheque les documents qui pourront leur servir, ce genre de choses. Je maintiens que c'est a la fois extremement pratique d'un point de vue professionnel, et que ca permet a ceux qui ont des aptitudes litteraires ou autres de depasser cet aspect pratique.
@ Ebolavir. C'est ce que je pensais, je suis d'accord avec vous, l'effort dont vous parlez est formateur et interessant. Ce n'est pas ce que je suis cense enseigner, mais ce n'est pas meprisable du tout. Malheureusement, quand un etudiant plagie, c'est fait sans vraiment comprendre dans le detail les choses recopiees, cela se voit dans de nombreux endroits, de mauvais raccords, etc.
J'espere seulement que les etudiants realiseront apres coup que c'etait pour leur bien que je manquais d'indulgence. Car c'est vrai que je manque vraiment d'indulgence, et j'admire les gens indulgents.

Ben 16/04/2007 22:59

"Mais, Guillaume, quelle consequence y aura-t-il si nous avons des idées trop profondes? Aucune, rassurez-vous. Personne ne peut avoir d'idées trop profondes." Tu pourrais essayer de comprendre, aussi. La question est sublime, avec sa peur des consequences. Bien sur que si, on peut et, surtout, on devrait au moins essayer en tremblant d'avoir des idées "trop profondes". Cela m'arrive assez rarement, mais on peut tres bien comprendre cette peur devant ce qu'on ne connaît pas. Moi, je trouve qu'il faudrait restaurer l'aspect sacré des idées, il y en a trop de bêtement intéressantes qui traînent de partout, pour celles-la le plagiat est tout à fait acceptable, il faut retrouver la terreur sacrée qui saisit par exemple le lycéen face à l'horreur barbare d'un premier cours de philo. Face au sacré, il faut des rituels. Le recopiage, par exemple. Recopier, c'est pas plagier, c'est pratiquer une sorte de culte, comme celui des calligraphes. Toi, tu es trop laïc, tu t'interesses à des trucs utilitaires comme l'eveil de l'esprit critique ou la propriété intellectuelle.

jb 16/04/2007 05:16

Oui, je suis d'accord avec toi sur le fait que cette "normalité" du plagiat pose problème. Surtout quand elle prend corps de façon quasi institutionnalisée dans les lieux même où l'on prétend former les jeunes gens pour les entraîner peu à peu vers la formation d'un parcours et d'une réflexion personnelle. Ma petite amie, étudiante chinoise en anthropologie, rédige ainsi actuellement quelques chapitres d'une histoire de l'anthropologie en Chine pour le compte de l'un de ses professeurs. Passons sur la malhonnêteté intellectuelle de ces professeurs qui font faire à des étudiants, souvent déjà débordés par le fait de devoir travailler à temps plein pour financer leurs études, leur propre travail. Comment s'y prend-elle? Elle compile simplement les informations qu'elle collecte dans d'autres histoires de l'anthropologie rédigées auparavant. Elle est consciente que ça n'a pas le moindre intérêt. Ca ne l'intéresse pas le moins du monde et ne lui apporte rien. Quand je lui dis que si je voulais rédiger la même histoire, je devrais pour ma part commencer par lire l'intégralité des ouvrages que je souhaiterai aborder et les décortiquer pour être sûr de vraiment avoir une connaissance originale de ce dont je souhaite traiter, elle comprend parfaitement ce dont je parle, mais elle n'est tout simplement pas en situation de produire ce travail, et n'en a ni le temps ni l'intérêt. Le système tourne sur lui-même. Ceci a peut-être à voir aussi avec l'histoire même du système universitaire chinois. Effectivement, si le but de l'université est de former des personnalités rares, compétentes et originales (comme je crois que cela l'est chez nous, mais c'est un système qui laisse pas mal de monde de coté), alors mieux vaut exiger de chacun une rigueur intellectuelle absolue et voir qui arrivera à produire la pensée la plus fine. Mais si il s'agit avant tout de former des administrateurs locaux (comme cela était plutôt le cas ici), alors mieux vaut disposer de personnes douées d'esprits de synthèse clairs, allant droit au but, et évitant de trop sinueuses pentes intellectuelles qui leurs feraient perdre du temps et de l'efficacité. A chacun ensuite de se débrouiller pour essayer de produire de l'original...

ebolavir 16/04/2007 04:07

Certes, Attali n est pas un grand écrivain, ni un grand serviteur de l\\\'Etat. Il se prend lui-même pour un Sage et beaucoup le croient, puisqu ils l\\\'emploient (Mitterrand et d\\\'autres) et que ses livres et ses articles se vendent bien. Son art de se servir du travail des autres m a émerveillé chaque fois que je l ai lu en connaissant quelque chose au sujet. Pour en venir au sujet pincipal, je pensais à l étudiant qui a fait l effort de lire beaucoup de choses sur le sujet du travail demandé, dans la langue, et qui produit une sorte d anthologie, un papier fait de citations habillées et assemblées. Quand c est fait ouvertement, ça donne les interviews imaginaires d hommes politique ou de scientifiques morts, qu on lit dans les journaux. Autrefois je l ai fait sans être pris. A ne pas confondre avec l emprunt d un discours sans autre travail qu une autre mise en page. Je crois que genre de travail est formateur aussi, même s il y a tromperie. Mais je ne suis pas professeur.

Guillaume 15/04/2007 18:30

Cher Ebolavir, sauf votre respect, Attali n'est pas un grand nom dans le domaine littéraire ni dans le domaine des sciences sociales.
L'expressions que vous utilisez, "le choix judicieux de ce qu il  a incorporé dans son travail sans le dire", par exemple, est peut-être acceptable, je serais sans doute d'accord avec vous si vous l'expliquiez dans le détail. Ce que nous devons rejeter sans ambigüité, c'est simplement le plagiat, car il sape les bases mêmes du savoir et de l'enseignement. Accepter le plagiat, outre que c'est accepter qu'on prenne les profs pour des imbéciles, ce n'est pas rendre service aux étudiants, puisque en faisant cela, ils ne progressent pas.
Maintenant, si des gens pensent que le savoir importe moins que le diplôme, ce n'est pas mon problème. Je ne pourrai jamais leur donner raison, moi qui admire des gens sans diplôme dotés d'une intelligence lumineuse.