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25 mars 2007 7 25 /03 /mars /2007 01:39

Mademoiselle Peng, avec douceur, avec tact, avec une adorable précision, m’écrit qu’elle ne traduira pas L’organisation. Elle s’en croit incapable, elle dit que le style de Jean Rolin est trop difficile. Ce qui est émouvant dans son e-mail, c’est la gentillesse avec laquelle elle m’annonce sa décision. Beaucoup d’autres m’auraient à peine contacté, aurait oublié ou auraient, par gêne, été désinvoltes en me disant trois mots de refus par-dessous la jambe. Mademoiselle Peng, au contraire, a eu l’intuition que je serais déçu et a pris la peine de composer un courrier dans lequel elle cherche à me consoler. C’est une femme assez rare, contrairement à ce qu’on pense habituellement des femmes, qui a le souci de la personne à qui elle s’adresse. Elle a saisi que la littérature en général, et celle de Jean Rolin en particulier, avait beaucoup d’importance pour moi et elle prend la mesure de mon désappointement.   

J’ai le souvenir de petites amies qui ne pouvaient pas imaginer cela, pour qui les livres étaient une chose importante mais extérieure, une réalité sociale, un objet de loisir, un outil de travail, un truc de prestige, mais pas des rencontres déterminantes.

Distance Lointaine m’avait dit, quelques jours plus tôt : « Guillaume, j’ai lu L’organisation, c’est intraduisible en chinois. » C’était net, mais incroyable. Elle a dit cela en présence d’un collègue qui avait traduit les Ecrits de Lacan ! Mademoiselle Peng semble lui donner raison, cependant, puisqu’elle écrit : « La syntaxe est vraiment difficile à rendre en chinois tout en gardant la beauté de l'esprit de livre» Rolin plus difficile à traduire que Lacan, voilà qui risque de plonger l’écrivain dans des abîmes de perplexité.

Je me transforme donc en fin jésuite. Faire accepter Rolin en Chine, voilà ma mission. Vous allez me dire que c’est un peu con comme mission, ou du moins que c’est assez maigre, lorsque d’autres cherchent à réduire la pauvreté, à loger les SDF ou à sortir notre pays de la crise. Je répondrai qu’on a chacun la mission qu’on mérite. Moi, je me suis trouvé une petite mission à ma portée, concrète, faisable, durable. Ma mission prend racine dans un terrain de problématiques plus larges : le développement de la francophonie ; le dialogue des cultures ; la promotion d’une littérature rare et exigeante.

La mésaventure actuelle, le coup d’arrêt que mon ambition vient de subir ne donne que plus de superbe et de force à ma mission. Il ne s’agit plus seulement de convaincre des fonctionnaires de l’ambassade, des profs et des éditeurs. Cela se corse, mes amis. Il convient maintenant de relever le défi traductologique d’une langue et d’un phrasé intraduisibles.

 

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Published by Guillaume - dans gens de lettres
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Hari 19/09/2007 03:11

Comment dialoguer avec des chinois ?Je me dis que sur plus d'un milliard, il doit bien s'en trouver un qui partagerait mes centres d'intérêts.Difficile dialogue, au temps d'internet où chacun s'exprime sur la toile, mais où personne ne lis les autres, ne se lie aux autres.

Guillaume 27/03/2007 07:05

Dans mon billet, je parle de deux parsonnes qui refusent de traduire. Mlle Peng qui dit que c'est trop difficile, et Distance Lointaine qui dit que c'est impossible. C'est vrai que cela en jette, un livre intraduisible.

ben 25/03/2007 18:59

Mademoiselle Peng motive-t-elle son refus et l'affirmation du caractere intraduisible de Rolin? Je vais devoir relire l'organisation pour voir à quoi ressemble un texte français intraduisible en chinois. Ca m'obligera sûrement à réviser mes jugements sur le style de Rolin. Tant mieux. Mais peut-être aussi que Mademoiselle Peng se trouve embrouillée par ton exquise gentillesse, et qu'elle se sent obligée d'inventer des pretextes pour te cacher que ta mission lui paraît, comment dire, fascinante.