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12 mars 2007 1 12 /03 /mars /2007 02:34

 

Depuis le temps que je ne vous ai pas écrit, vous pourriez penser à bon droit que j’ai tout oublié de mes histoires de traduction de vos livres. Pas du tout, mais il me faut vous donner quelques nouvelles de mes efforts.

 

Lumière de l’Aube est parti de Nankin cette année avant d’avoir commencé la traduction de L’organisation. Il fait sa thèse de doctorat et se trouve présentement à Paris pour cela. Paradoxalement, d’être dans la même ville que vous et sur les lieux des actions décrites dans le livre a pour effet de l’éloigner de cette traduction.

Je ne sais pas quand il se sentira d’attaque pour s’y mettre, alors je profite d’avoir changé, moi aussi, d’université, pour tâter un autre terrain. Ma deuxième campagne de sensibilisation a démarré l’automne dernier. J’ai donné une conférence à Nankin et à Shanghai sur le thème de la littérature du voyage, et les quelques auteurs dont j’ai traité étaient Henri Michaux, Nicolas Bouvier, Gao Xingjian et vous-même. L’ennui, c’est que ça n’a donné envie de lire La Clôture qu’à des Français. Les Chinois ont dodeliné de la tête poliment.

 

Je me suis alors (r)abattu sur la jeunesse. Une fille tout à fait intéressante, dans le genre de Lumière de l’Aube, c’est-à-dire pleine de qualités et par cela même débordée de travail, car les Chinois aiment déléguer, est en train de prendre connaissance de votre profil, et va bientôt parcourir L’organisation. Nous avons lu ensemble les deux premiers chapitres, et elle a posé beaucoup de questions pour s’assurer de comprendre les intentions, les expressions ironiques, les présupposés, les non-dits, l’arrière plan historique etc. Elle ne sait pas encore à quoi cela pourrait ressembler en chinois mais elle a la capacité et l’enthousiasme requis pour accomplir cette tâche. Incidemment, je me suis aperçu combien ces chapitres sont savamment construits, et combien je trouve vos phrases éblouissantes.

 

Par ailleurs, le doyen de la faculté connaît un dirigeant d’une maison d’édition qui fait paraître beaucoup de traductions. J’ai secoué tout cela un peu. Vous savez ce qu’il en est, de la situation de l’édition, dans ce pays : c’est une espèce de far west où chacun imite le voisin pour reproduire des bouquins qui se sont bien vendus dans le passé, et les livres partent au pilon après une ou deux semaines de présence en librairie.

 

La situation de la traduction littéraire est un tout petit peu pire. Les meilleurs bilingues s’éloignent et de la recherche, et de la traduction. Une journée ou deux d’interprétariat en entreprise leur fait gagner autant d’argent que la traduction d’un livre entier. Ma stratégie est de faire miroiter à mes amis universitaires qu’être le traducteur attitré de quelqu’un comme vous est porteur de vastes avantages.

Les choses vont leur train. La couverture de L’organisation, dorénavant, pose problème. Comme vous le savez, elle montre des jeunes maoïstes. L’image du petit livre rouge fait ici débat. Ce que Lumière de l’Aube voyait comme un argument de vente, les jeunes gauchistes français des années soixante, est vu d’un autre œil à Shanghai. On me dit qu’il faut être bien plus prudent. Un éminent professeur à qui j’en ai parlé dit qu’il y a en ce moment de furieux débats entre néo maoïstes et partisans d’un modèle plus « occidental », et il pense que, la littérature française jouissant encore d’un grand prestige, il est possible que des polémistes récupèrent L’organisation en criant : « Voyez ! Même les écrivains français soutiennent le maoïsme, et vous voulez vous en débarrasser ? » De mon côté, j’avance timidement que si nous avions la chance de créer un scandale ou une polémique, basé sur un malentendu, cela ne serait que meilleur pour les ventes potentielles, donc attirant pour l’éditeur.

Un collègue suggère qu’on choisisse un autre livre. Je dis que celui-ci a obtenu le prix Médicis. « Alors il faut traduire celui qui a un prix ! » s’exclame-t-il.

 

Rendez-vous quelques jours plus tard avec l’éditeur autour d’une bonne table. Après quelques blagues de rigueur sur la chute de la bourse de Shanghai (un de mes collègues est un joyeux spéculateur et fait l’admiration de tous car il gagne de l’argent dans toutes les circonstances, quels que soient les aléas des cours de la bourse), on a parlé boulot. L’éditeur et le distributeur ont écouté avec attention ce qu’on leur a dit, ils ont posé quelques questions. Sur la question du maoïsme, même passé par le filtre d’un récit de souvenirs tendres et amusés, ils ne sont pas chauds. Ils rappellent que huit livres viennent d’être interdits. On leur parle alors de La clôture. Un collègue prétend que c’est un livre sur Paris. Paris, capitale de l’amour, Paris canaille, voyez. L’éditeur demande comment on a pu faire entrer Napoléon et Ney dans toute cette histoire. Mademoiselle Peng traduit ce que je dis avec beaucoup d’aplomb et de sensibilité. L’éditeur et le distributeur considèrent les livres qu’on leur a présentés. Ils regardent la photo de vous qu’on a imprimée sur internet. Ils attendent une présentation succincte, en chinois, et ils en discuteront le temps qu’il faudra avant de donner une réponse.

Voilà où cela en est. Je vous tiendrai au courant.

 

Bien à vous,

 

Guillaume

 

 

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Published by Guillaume - dans rencontres
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ben 19/03/2007 14:53

A sa maniere, je rois que Rolin essaie de retrouver la puissance sentimentale et le pittoresque des marges dans ses textes sur le boulevard Ney, et les ports, par ex. Mais si on compare les ports dont il parle aussi, qui sont deserts, fantomatiques, avec par ex l'East End de Londres au 19e siecle, son peuple de marins, de dockers, de putes et de débris humains échoués, on voit que la force tragique de l'effet de masse a completement disparu: la marginalité est devenue une production anecdotique du capitalisme occidental. L'eglise de Whitechapel est devenue une galerie d'art contemporain, c'est dire. Alors si on veut retrouver ce décor, il faut peut-être se tourner vers la Chine, là où la misere de masse est releguée par l'industrie moderne. Il faudrait regarder a l'ouest des rails avec ces lunettes-là.

ben 19/03/2007 14:41

En un sens, c'est une nostalgie reactionnaire completement débile. En un autre sens, on peut créditer Mac Orlan d'avoir annoncé une evolution majeure des villes européennes: la disparition de la pauvreté de masse, qui entrainait une érosion des normes sociales et la production d'individus et de groupes hors-normes, eventuellement décoratifs. De ce point de vue, le Paris des années 20, dans lequel on pouvait encore trouver pres des Halles la ruelle abandonnée de Dieu où Nerval se pendit, n'était pas tellement different de celui de Villon avec sa cour des miracles. Par contre, il n'a plus rien à voir avec le nôtre.

ben 19/03/2007 14:34

En ce sens, Rolin fait partie d'un style qui a pour but de mettre le lecteur en présence de ce qui est. Ca fait une difference avec Mc Orlan dont lesbouquins mettent le lecteur en presence de ce qui a disparu. Quand j'avais 15 ou 16 ans, je  le lisais la nuit et le jour j'allais au lycée en déplorant l'évolution de ma ville miniere natale: partout, les vieilles baraques noircies, les friches industrielles, tout ce pittoresque symboliste, lugubre et fantastique, était remplace par des renovations proprettes et privées de caractere. 

François 18/03/2007 13:53

Voila qui est bien dit !
 

Guillaume 18/03/2007 02:08

La bancheur de la voix de Rolin m'avait échappé en raison de la proximité dans laquelle je me suis immédiatement trouvé avec les phrases du premier livre de lui que j'ai ouvert. Pour moi, il réalise une distance parfaite entre l'ironie, la description et la narration, ce qui occasionne de vraies rencontres avec les personnages. On est loin d'une écriture blanche du nouveau roman où le personnage disparaît, ici, les clochards, les syndicalistes, les marins sont à la fois réels, vraisemblables, (on les a tous déjà rencontrés dans des bistrots et sur des chantiers) tout en étant habillé d'un certain prestige, dotés d'une profondeur et d'une élégance d'expression vraiment charmante qui les rend, et c'est là tout le miracle Rolin, encore plus vivants et réalistes.
Alors, moi, quand je me sens mal quelque part, quand je me trouve dans une ambiance urbaine sans charme, une banlieue, une ville dortoir, un centre commercial, quand je me crois submergé par la vulgarité, j'imagine ce que Jean Rolin en dirait, comment il décrirait les lieux, quels destins il mettrait au jour derrière ces gens qui ne m'inspirent qu'ennui. Tout, alors, devient plus vivant, plus grouillant, plus optimiste et plus tragique. Comment un style d'ironie distanciée peut aider à reprendre pied avec le réel.