Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Rechercher

Archives

16 février 2007 5 16 /02 /février /2007 11:53

Les Américains ont voulu comprendre les Japonais, après la guerre, après leur avoir envoyé deux petites bombes atomiques. Nous sommes comme ça, nous, les Occidentaux, nous envoyons des bombes, des armées, et après nous cherchons à comprendre. Cela fait partie de notre charme, je crois, et ce n’est pas étranger à l’amour sans faille que nous inspirons à tous les peuples d’Asie et d’Afrique.

Les Américains ont donc demandé à une anthropologue réputée, Ruth Benedict, d’écrire une étude sur le peuple japonais. En 1946, elle publie Le chrysanthème et le sabre, sans avoir jamais mis le pied au Japon. Nicolas Bouvier dit d’elle que « sa formation lui évite ce péché que commet si souvent l’Occident : vouloir tout ramener à nos catégories. »

Qu’est-ce que c’est que ces catégories qui sont les nôtres et que nous ne partageons pas avec tous les autres hommes ? Franchement je me demande. Je vois bien certaines réalités occidentales, inventées par les Européens, mais critiquées aussi, depuis longtemps, par les Européens mêmes : la philosophie (c’est sujet à débat, quant à savoir si l’on peut appeler les sublimes pensées et sagesses orientales des formes de philosophie à proprement parler), la science expérimentale, la croyance au progrès technique, le commerce et la finance érigés en pratiques respectables et même dominatrices (alors qu’elles étaient méprisées dans toutes les civilisations pré modernes, considérées comme plus bas que la paysannerie, et laissés aux mains des parias à qui l’on refusait tout autre honneur, les juifs chez nous), le libéralisme, le socialisme, les droits de l’homme, la démocratie, l’universalisme (c’est sujet à débat), et enfin l’idée que les hommes ont des « catégories ».

C’est un préjugé d’anthropologue, enraciné dans la mauvaise conscience européenne, de penser que les ethnies, les civilisations, sont complètement différentes les unes des autres. Que l’humanité n’est pas une, mais chamarrée, bigarrée. Ce qui est bien ici est mal là. Montaigne le disait : « Vertus au-delà des Pyrénées, vice en deçà. » Certes, les hommes changent, ils évoluent et ils régressent, mais considérer chaque peuple comme engoncé dans des catégories qui l’influencent inconsciemment, cela me gêne. Si je pense que les femmes sont les égales des hommes, est-ce que je parle sous l’influence de mes catégories ? Si je dis que les Japonais travaillent trop, qu’ils se soucient trop peu de leur qualité de vie, et que cela explique le fait qu’ils ne font plus d’enfants, est-ce que je parle avec les préjugés d’un Français assisté ? Si je dis qu’ils devraient ouvrir leur code de nationalité à leurs minorités brésilienne, coréenne et chinoise, qui, elles, font des enfants, suis-je coupable d’ethnocentrisme ? Est-ce aussi simple que cela ?

En fait, l’Occident moderne ne s’oppose pas tant aux autres civilisations qu’à sa propre histoire. Autrefois, nous aussi nous pensions que les femmes étaient inférieures aux hommes, et un clerc du Moyen-âge aurait ri à l’idée farfelue que le peuple pourrait être consulté pour élire les dirigeants du pays. Les philosophes qui ont pensé que les hommes étaient égaux entre eux ont fait l’effort de penser hors des catégories mentales de leur époque et de leur ethnie. Même chose pour ceux qui ont critiqué l’humanisme et l’universalisme, après la seconde guerre mondiale. Et méfions-nous du relativisme culturel, car le régime chinois est en train de s’en servir à des fins moyennement appréciables. Il dit que la démocratie, c’est un truc d’étranger et que la Chine ne doit pas se laisser imposer un modèle venu de l’extérieur.

Bref, je ne vois qu’une humanité. Partout, il est interdit au commun des mortels de tuer son prochain, de commettre l’inceste (choses qui peuvent être autorisées à des individus considérés comme supérieurs, divins), il y a toujours un système politique pour organiser la vie des gens, toujours une mythologie qui raconte l’origine du monde avec des histoires invraisemblables. Les différences ne sont que de degrés, pas de nature. La propreté est une bonne chose pour tout le monde, sans exception. Mais les Japonais nous ont toujours vus comme sales, et ils ont toujours eu raison. Aujourd’hui, quand un Japonais revient de Paris, il dit que c’est plein de crottes de chien, que ça sent la pisse, que le métro pue. Mais cela ne signifie pas qu’il ne peut pas aussi voir au-delà de la réelle négligence des Français, les signes d’une culture qui vaut son pesant de sumotori.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Guillaume - dans Japon
commenter cet article

commentaires

Guillaume 20/02/2007 04:45

Tu me laisses un peu sans voix, Ben. Je ne peux pas te contredire sur les devenir, au contraire je te félicite pour trouver le moyen, en une phrase ou deux, de rattacher la pensée française contemporaine et la pensée chinoise antique. En revanche, ce qu'il y a de commun entre un Français, un Chinois et un Japonais, ce serait plutôt Mencius (Meng Zi) qui nous en parlerait bien : "Chez tous les êtres humains, la bouche a la même capacité de goûter les saveurs, l'oreille d'écouter les sons, l'oeil d'admirer les couleurs. N'y aurait-il que le coeur/esprit à ne pas avoir de capacité commune ?" Comme tu le sais, Mencius croit que ce que les hommes ont en commun, c'est un certain sens moral, très proche de ce que Rousseau a théorisé bien plus tard : une aversion à voir souffrir quelqu'un d'autre.
Mais je m'égare. Mon but n'était pas philosophique, je voulais seulement lutter contre cette paresse de l'esprit qui consiste à faire croire que les autres sont incompréhensibles, qu'il faut être initié pour les comprendre, qu'on aurait plus de chance pour les approcher en acceptant d'eux ce qu'on n'accepterait pas de notre voisin de palier.
Cela dit, je suis d'accord qu'un peu de philosophie, ça ne fait pas de mal, et je ne te remercierai jamais assez d'avoir assez de modestie et de générosité pour venir en faire de temps en temps ici, avec nous.

Fred 19/02/2007 11:55

C'est un peu compliqué tout ca. Et donc, vous disiez, les Japonaises... ? 

ben 19/02/2007 09:47

En somme, il y a deux catégories d'humains: ceux qui croient qu'il y a deux catégories d'humains et ceux qui n'y croient pas.
Mais le probleme, c'est qu'est-ce que c'est, l'humanité, sinon un concept vide? Quelles sont les limites entre l'humain, l'inhumain, le surhumain ou l'animal? L'inceste, le meurtre, la propriété, l'Etat, tout ça ce sont des attributs dont les ethnologues ne cessent de nous rabattre les oreilles en nous disant que ce sont des categories ethnocentriques. La verité, c'est qu'on peut toujours penser du dehors, jusqu'à un devenir-animal ou un devenir-mineral,  "devenir comme du bois mort et de la cendre", disait Zhuang zi. Mais la notion d'humanité elle-même perd sa consistance. Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir de commun entre un Japonais, un Chinois et un Français sinon cette négation des catégories culturelles natives, la "pensée du dehors"? Une négation, ça fait une difference, pas un attribut commun. Isn't it?
Un peu de philo, ça réveille.