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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 01:59

Voici venu le temps de parler du jardin le plus extraordinaire, celui pour lequel on traverse des mers et gravit des montagnes. Le jardin zen de Ryo-An Ji.

C'est un jardin celebre, mais qui inspire mal les voyageurs et les ecrivains. Il inspire trop ou trop peu. Citons pour exemple un auteur que j'aime, Nicolas Bouvier dans Chronique Japonaise : "Quant au jardin (une des manifestations les plus parfaites de l'esthetique du Zen), c'est quelques rocs aux formes tourmentees choisis avec un soin jaloux par des "specialistes" voila bientot cinq cents ans et merveilleusement disposes sur un eblouissant fond de sable blanc. Cela et cela seulement."

Qui connait Bouvier reconnaitra qu'il n'etait pas inspire. Il nous habitue a mieux. Les rocs "aux formes tourmentees" ? Faux, elles ne sont pas tourmentees du tout, les formes de ces pierres, il confond avec les jardins chinois. Ici, les pierres ont des formes, des couleurs et des tailles differentes, mais elles n'ont rien de tourmente. "Merveilleusement disposes" : c'est ce qu'on dit quand on ne sait pas quoi dire, un peu comme quand on s'exclame que la Chine est fascinante. "Eblouissant fond de sable" : d'abord c'est du gravier (je sais je suis chiant mais c'est plus fort que moi, et si on confond sable et gravier, bordel, mais ou va-t-on ?), et "eblouissant" seulement s'il fait un grand soleil. Sinon c'est gris. Ou plutot c'est noir et blanc.

Bouvier oublie trois choses importantes. Le jardin est entoure d'un mur en terre assez bas, dont la matiere n'est pas indifferente et dont la couleur joue avec celles du jardin. Le gravier est ratisse en stries nettes et droites, sauf autour des massifs de pierres ou les stries fond des ondes comme autour d'un ilot. Et il y a de la mousse autour de certaines pierres, donc du vert, de la vie, de la vie rampante, donc de l'eau. Dans un lieu consacre au vide, si on oublie les details, on risque de ne rien voir du tout. Le jardin est cense condenser l'essence de la nature avec un symbolisme puissant mais dense, rendu a son extreme pauvrete. Un travail abstrait qui n'a de sens que si l'on reste longtemps a le regarder et a s'en impregner.

L'industrie du tourisme est obligee, comme toujours, d'en rajouter sur le symbolisme, de faire croire que l'on peut voir des tigres et des dragons. L'abstraction ne passe toujours pas, en fevrier de l'an 2007.

La simplicite du lieu, la nettete des lignes droites de gravier, les lignes tirees au cordeau, l'evidence et l'indifference aveugles des pierres devant soi reste une realite constamment deroutante.

La force du lieu tient au fait qu'il inspire des desirs de comprehension, il ne laisse pas l'ame en paix, il ne dit pas : "cessez de reflechir, appreciez et taisez-vous!", mais il ne promet aucune explication non plus et vous ne saurez jamais pourquoi les pierres sont la, pourquoi le gravier est strie ainsi, mais vous serez toujours appeles a en chercher la raison.

Il faut en rester a ce que cela offre materiellement a la vue. A l'oblique, de biais, des lignes d'ombre et de blancheur. Verticalement a ces lignes, on revoit une surface plane. En faisant jouer son regard, en le laissant circuler d'avant en arriere, on voit apparaitre et disparaitre ces lignes ; le noir et le blanc se distinguent et se confondent alternativement, et, l'espace de moments tres brefs, simultanement.

J'y suis reste longtemps. Jusqu'a la tombee de la nuit, pour tout dire. Cela ne vous dit rien si vous ne savez pas a quelle heure je suis arrive.

Quelques jours plus tard, Ryo-An Ji reste le plus beau souvenir de Kyoto. Il s'est impose a ma memoire plus clairement que tous les autres sites, tout aussi importants, plus celebres, plus prestigieux que lui. Il s'est impose avec la force de la clarte. Il laisse une impression de blancheur. Une impression de vide, ou de plein, je ne sais plus tres bien.

J'ai vu d'autres lieux tres simples aussi, tres depouilles, mais aucun ne s'est impose avec une telle grace, comme un visage blanc aux yeux clos.

  

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Published by Guillaume - dans Japon
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