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2 janvier 2007 2 02 /01 /janvier /2007 16:01

Distance Lointaine est une vénérable intellectuelle qui a peur de tout. Elle vit dans un univers rangé où la moindre idée nouvelle présente le risque considérable de causer du désordre, d’insinuer de l’inconnu et de faire perdre les pédales au Tao. Alors face à un hurluberlu comme moi qui n’hésite pas à lancer des propositions baroques et à tracer des plans sur toutes sortes de comètes, pour le simple plaisir d’imaginer un avenir chatoyant, elle se tient sur ses gardes et préfère dire non à tout.  

Dans un café et dans une rue, je tente la soudoyer pour qu’elle accepte de traduire Jean Rolin. Je sais, c’est une espèce d’idée fixe chez moi, je parlais déjà de cette traduction sur mon blog de Nankin. Je présente à Distance Lointaine quelques livres parmi les plus beaux, les plus drôles et les plus intelligents de l’écrivain reporter. Je me concentre sur deux d’entre eux : L’organisation et La clôture, qui sont pour moi deux chefs d’œuvre absolus.

Le thème de L’organisation peut intéresser le public chinois, pense-t-elle : la vie de jeunes révolutionnaires dans les années soixante, la perception du maoïsme en France. Je précise que c’est plein d’humour, d’autodérision. Distance Lointaine me dit alors : « Il faudrait d’abord vérifier le contenu politique. Vous savez, les Chinois sont un peuple sérieux. Nous n’avons pas autant d’humour que les Occidentaux. »

Plaît-il ? Je reste interloqué quelques secondes. Quand les Chinois disent le mot « sérieux », souvent ils ne lui donnent pas un sens positif. Ils veulent dire : sévère, strict, pas marrant, chiant comme la pluie. Comme on le dit d’un prof impopulaire dans collège de campagne. Distance Lointaine considère donc son propre peuple comme figé dans une pose confucéenne. Il est de mon devoir de secouer l’arbre frileux qu’elle porte dans son cœur. Je rappelle à sa mémoire quelques auteurs phares de l’antiquité et de la modernité qui savaient parfaitement allier profondeur de vue, délicatesse de sentiments et truculence de verbe. Aussi loin que le philologue remonte dans l’histoire, les Chinois savaient rire, jouir et profiter de la vie. Confucius lui-même était un sacré compagnon, avec qui on ne s’ennuyait pas. La vision étriquée et nationaliste que certains Chinois se font aujourd’hui de leur tradition qu’ils aiment qualifier de manière pompeuse, « sublime », « grandiose », est plutôt un signe de décadence que d’amour de la grande culture. Distance Lointaine riait de me voir m’enthousiasmer de la sorte. « Ah bon d’accord », disait-elle, « si vous le dites. »       

Je ne l’ai pas convaincu. Deux ou trois jours plus tard, je suis allé glisser dans sa boîte aux lettres ces quelques notes de Jin Shengtan, un écrivain excentrique du dix-septième siècle, traduites par Simon Leys :

 

« 2- …Ma femme se dépouille en riant de l’épingle d’or qui retenait son chignon, et je calcule qu’avec ça nous allons pouvoir boire pendant trois jour. Ah, quel délice !

 

18- Longtemps j’ai rêvé de me faire moine, mais je me sens incapable de renoncer à manger de la viande. Si je pouvais devenir moine sans pour autant être astreint à faire maigre, alors, un beau jour d’été, avec un pot d’eau chaude et un rasoir effilé, je me raserais entièrement le crâne. Ah, quel délice ! 

 

19- Se conserver trois ou quatre plaques d’eczéma dans une région intime du corps, et de temps à autre, à huis clos, les baigner à l’eau chaude. Ah, quel délice !

 

31- Regarder un feu de forêt. Ah, quel délice ! »

 

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Published by Guillaume - dans rencontres
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commentaires

NadÚge 03/01/2007 14:22

Je voudrais bien essayer, pas maintenant, parce qu'il fait vraiement froid, Peut-etre l'ete prochain...mais il faut d'abord que tu me promette de ne dire que ''ah, comme c'est beau'' a la vue de ma tete rasee, sinon, je n'en ai pas le courage. Si tu dis "comme c'est laid", tant pis, j'irai a une montagne directement----pour etre bonzesse. Ah, quel delice!

Guillaume 03/01/2007 12:17

Es-tu certaine que tu serais laide, avec la tête rasée ? J'en doute. Je dis, il faudrait essayer (non, je plaisante.)

NadÚge 03/01/2007 09:38

Longtemps j'ai rêvé  de me faire bonzesse, mais je me sens incapable de renoncer à te voir de temps en temps. Si tu me quitte pour toujours, alors, je me raserai entièrement le crâne. Ah, quelle tristesse...
Mais je me sens incapable aussi de renoncer à manger de la poisson, et je serais laide avec une tête nue, alors, de toute façon, je ne me ferais pas bonzesse.