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12 décembre 2006 2 12 /12 /décembre /2006 15:57

Beaucoup d’activités culturelles, ces temps-ci, pour les francophones. En quelques jours, des conférences de Peeters sur Tintin, de Lauzat sur Bouvier, des concerts, des anniversaires, des danseuses françaises, des bouffes avec des copains, des boîtes de jazz et une chanteuse australienne. Et ce soir, une lecture de L’expulsé.

Un acteur français et une artiste chinoise nous ont fait la lecture. Ce n’est pas désagréable que les langues alternent, même si on comprend mal l’une des deux langues. Ca laisse le temps de faire décanter ce qu’on vient d’entendre, et quand les phrases sont drôles, ça rallonge le rire, ça nous en donne en rab. En l’occurrence, L’expulsé est tellement comique, de bout en bout, tellement pétri de drôlerie, passant d’une scène burlesque à un mot d’esprit, d’un paragraphe d’humour noir à ces questions hilarantes dont l’humour est inexplicable. Quand le narrateur est jeté par terre et qu’on lui envoie son chapeau à la figure, comment qualifier cette sorte de comique : « Comment décrire ce chapeau ? Et pourquoi ? »

 

 

La plupart des choses qui nous font rire, on ne sait pas pourquoi elles nous font rire. C'est très gênant quand on voudrait communiquer notre amour de Beckett à des jeunes gens de bonne volonté qui nous avouent ne pas l'aimer. Comment faire passer ça :

« Mais je ne crois pas exagérer en disant que j’étais dans la force de l’âge, ce qu’on appelle je crois la pleine possession de ses facultés. Ah oui, pour les posséder je les possédais. »

 

Alors, bien sûr, on peut toujours critiquer les comédiens, ils sont toujours en dessous du texte, dans ces cas-là. La phrase que je viens de citer, l’acteur ne l’a pas dite comme il fallait à mon goût, mais peut-on en vouloir à un acteur ? Au final, il ne s’en est pas trop mal tiré. Rendons-lui hommage, ce n’est déjà pas si mal qu’il ait osé s’y coller. Moi, quand je serai vieux, ce serait un de mes souhaits, lire des textes de Beckett dans des bibliothèques publiques, mais il faudra que je travaille beaucoup. Et puis il vaut mieux être vieux, à mon avis. C’est plus beau avec une voix de vieux.

Cela me fait penser à cette phrase… mais il faudrait se le répéter en boucle, le texte entier, et n’en avoir jamais assez. Allez, je vous cite la fin de la nouvelle, rien que pour le plaisir :

 

« L’aube poignait à peine. Je ne savais pas où j’étais. Je pris la direction du levant, au jugé, pour être éclairé au plus tôt. J’aurais voulu un horizon marin, ou désertique. Quand je suis dehors, le matin, je vais à la rencontre du soleil, et le soir, quand je suis dehors, je le suis, et jusque chez les morts. Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté cette histoire. J’aurais pu tout aussi bien en raconter une autre. Peut-être qu’une autre fois je pourrai en raconter une autre. Ames vives, vous verrez que cela se ressemble. »

 

 

 

 

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Published by Guillaume - dans sons
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Guillaume 14/12/2006 12:09

C'est vrai qu'on croit souvent que Beckett parle de lieux abstraits, alors que l'on reconnaît Dublin dans beaucoup de détails. Le perron dont il parle dès le début de L'expulsé rappelle les maisons georgiennes de la capitale irlandaise. Et comme tu le dis, aller au levant, là-bas, revient à se diriger vers la mer.
Pour Joyce, c'est une bonne idée. Que les anglophones se mettent à la tâche. L'ennui, dans notre situation d'étrangers, c'est qu'on est plus ou moins tenu de nous occuper de trucs francophones, voire franco-chinois. Ca nous ferme des horizons, car au fond, les autres littératures d'Europe sont autant les nôtres que celles écrites en français.

ben 14/12/2006 10:58

Le matin, le narrateur de Beckett suit le soleil vers l'est, pour être éclairé au plus tôt; il longe la Liffey vers son embouchure, jusqu'à un horizon marin; le soir il le suit vers l'Ouest jusque chez les morts. Voilà un rude marcheur, de Dublin à la mer aller et retour. Je ne suis pas sûr qu'il soit possible de le faire dans la journée. Ca ressemble à une allégorie d'un autre voyage, de la pointe occidentale de l'Europe à l'extremité orientale du monde. D'aprés Thomas Mann, l'Europe devait se détourner des séductions barbares de l'Orient immoral pour se tourner résolument vers l'humanisme occidental. Beckett et l'intellectuel nomade semblent dire autre chose, qui chechent la lumiere à l'est et ne trouvent à l'ouest que le royaume des morts. C'est rigolo, cette espece de cosmologie culturelle. A quand Joyce à Pekin? 

Guillaume 13/12/2006 07:24

Je ne vous en veux pas, Sophie, bien au contraire. Je suis d'accord avec vous sur référence à Flaubert, et sur le questionnement infini que Beckett résume en une ligne, comme personne ne sait le faire.

Sophie 13/12/2006 05:49

« Comment décrire ce chapeau ? Et pourquoi ? »
Comment qualifier cette espèce d'humour ? Comme ceci : un trait grotesque et métaphysique associé à une référence littéraire incontournable. En se faisant poser cette question idiote à son son personnage, Beckett se demande s'il va faire une longue description du chapeau, à l'imiatation de Flaubert qui suspend la narration de madame Bovary pour faire une description halluciné de la casquette de Charles. Et après s'être posé la question, il se dit "à quoi bon? Flaubert l'a deéjà fait.Continuons plutôt, mais pourquoi continuer, etc."
Je plaisante, ne m'en veuillez pas.