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28 novembre 2006 2 28 /11 /novembre /2006 03:55

Un jour que j’étais à Paris, un pochtron avec qui je buvais dans un bar près de Bastille me dit : « Ca ne te dérange pas de collaborer avec le régime de Pékin ? »

Quand j’ai raconté cette anecdote à mes étudiants chinois, ils ont bien ri. Que leur pays soit dirigé par un parti totalitaire leur paraissait incongru, et qu’on le compare à l’Allemagne nazie ou à la Russie soviétique était pour eux d’une absurdité abyssale.

Alors, suis-je un collaborateur ? De toute évidence, oui. Loin de lutter contre le régime, je suis payé par lui, et j’enseigne dans une université prestigieuse qui n’a aucune autonomie face au pouvoir, donc je fais partie du système. Si un jour, la Chine devient un pays libre, peut-être que de jeunes Chinois me demanderont : « Et toi, vieux con, qu’est ce que tu faisais en Chine à l’époque de la dictature ? Pendant que des militants de la liberté se faisaient enfermer ou casser la gueule, devaient s’exiler, tu te la coulais douce dans des campus pleins de jeunes filles en fleur. »

Je pourrais noyer le poisson, dire que mon cas est moins grave que ceux qui font des affaires et enrichissent ledit régime (moi, à ma manière, je le ruine), mais ce ne serait pas honnête. Non, la réponse serait longue, confuse, incertaine et ondoyante. Celle qui me vient spontanément, c’est de dire qu’il faut bien commencer par aimer les Chinois, les comprendre un peu, parler avec eux, leur faire aimer la poésie française, apprendre à aimer, près d’eux, la poésie chinoise, leur faire acquérir des éléments méthodologiques de dissertation et de réflexion, pour les aider à penser par eux-mêmes. Car c’est dans les pensées individuelles que se logent ou s’imposent les lacunes, l’autocensure, les répétitions, les mises en écho des mots d’ordre du pouvoir.

C’est maigre, comme argumentaire, mais que faire ? Critiquer frontalement le régime et adopter un langage de lutte conduisent à braquer les étudiants contre soi. Ils s’imaginent que c’est la mère patrie qui est attaquée. Alors partir ? Mais en quoi est-ce une solution ? C’est vite oublier l’attachement qu’on ressent vis-à-vis de ces jeunes Chinois, intelligents, sensibles, charmants, et c’est un des problèmes : ça fend le cœur de voir le visage de ces gamins devenir tristes à cause de prises de conscience douloureuse. Ils se ferment soudain, et on en vient à se demander si c’est bien à nous de faire ce boulot, et la spirale de la collaboration, de la complaisance, reprend son mouvement.

 

 

 

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Published by Guillaume - dans Politique
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Guillaume 30/11/2006 00:17

Merci Cai, de votre indulgence, vous qui avez du quitter l'universite de Wuhan et qui avez un regard critique et exigent sur la presence francaise en Chine. Ces questions, je me les pose depuis mon arrivee en Chine, il y a deux ans, mais c'est la lecture de votre blog qui m' a mis devant la necessite de les ecrire et de les mettre en ligne. 

cai 29/11/2006 21:44

Elles sont très touchante, vos interrogations. " Que faire"? Quelque chose est déjà fait  en posant cette question, cela n'est pas maigre, je pense. Je vais lire vos notes sur F. Julien.

Guillaume 28/11/2006 15:26

Welcome back, Delphine. Je vois que tu as repris ton blog, je m\\\'en rejouis. Pour ce qui est de ce que tu appelles "la mutation de l\\\'esprit", je ne vais pas mettre la barre si haut. Un de mes projets : un cours d\\\'histoire francaise qui definisse le role de la memoire, essayer de montrer que l\\\'histoire n\\\'a pas pour but de s\\\'autoglorifier, mais d\\\'accomplir un travail lie a la verite, une verite qu\\\'on n\\\'a pas envie d\\\'entendre. Les historiens francais qui nous rappellent les comportements honteux des Francais sous l\\\'occupation, par exemple.

Delphine 28/11/2006 14:46

Exactement comme ce que tu dis Guillaume. Tu le ruine, ce régime, de ta manière. Cela fera du bien, et il faut vraiment basculer, réveiller les jeunes élites, grandis dans une situation favorable en toute sécurité; il faut leur susciter la conscience en soi , les rappeler de la nostalgie dans leur propre civilisation, les pousser à la mise en question de tout ce qui se passe à nos jours,en Chine. Ainsi naîtra une mutation de l\\\'esprit, qui va sans doute ruiner le régime mais favorisera certainement au pays même de  la Chine.